La recherche spinoziste, tant sur les sources que sur l'architectonique du système, a beaucoup avancé depuis quelques décennies. Lorenzo Vinciguerra a eu l'heureuse idée, moins paradoxale qu'il ne le semble, s'agissant d'une philosophie de l'éternité, d'organiser un colloque sur l'avenir du spinozisme dont les actes sont publiés dans ce volume. Un prochain colloque italien (Urbino octobre 2002) s'interrogera à son tour sur le spinozisme comme philosophie pour l'Europe de demain. Soit. Mais encore faut-il distinguer entre le texte spinozien et le profit qu'un projet de réforme de l'entendement contemporain, notamment sous la forme d'une critique de l'idéologie dominante ou d'une réforme de l'entendement religieux (S. Breton), peut tirer de sa lecture. Les contributeurs ont plus ou moins joué le jeu. P.-F. Moreau décompose les différents sens de la question de l'athéisme attribué à Spinoza à partir des plans morphologique, syntaxique et sémantique, démarche fort éclairante mais qui concerne plus l'époque de Spinoza que la nôtre, et Saverio Ansaldi se livre à une comparaison classique entre Schelling et Spinoza. Il en va de même de l'analyse de J.-M. Monnoyer sur la comparaison entre Descartes et Spinoza quant au statut de l'idée. A. Tosel, quant à lui, en faisant l'analyse des lectures de Spinoza au XXe siècle, voit dans l'avenir de Spinoza « un rationalisme qui procède de la critique du fantasme de maîtrise lié à la métaphysique de la subjectivité souveraine » (p. 68) et, surtout, une arme pour « neutraliser le délire de la maîtrise et les nihilismes qui le suivent comme une ombre portée » (p. 82). P. Cristofolini et Ph. Saltel, dans l'analyse respective de la peur de la solitude et de la haine, montrent que la psychologie spinozienne peut encore nous éclairer. D'autres articles abordent davantage de front la modernité de Spinoza, notamment en épistémologie, alors qu'on l'attendait davantage en morale ou en politique : Pascale Gillot voit dans le refus spinozien du dualisme ontologique et dans le respect, à la fois, du déterminisme et de la spécificité des phénomènes mentaux, un moyen de résoudre de manière satisfaisante le fameux Mind-Body Problem ; David Rabouin s'appuie sur la logique des relations (logique de l'ordre) pour rendre compte du rapport entre substance, attributs et modes et rompre avec un reste de transcendance accordée à la substance. Pierre Zaoui tente de fonder sur la conception spinozienne de l'individu et de sa puissance une esthétique totale, annulant la distinction traditionnelle entre esthétique de l'artiste et esthétique du spectateur, et il en montre des applications stimulantes sur les cas de Beckett, Buster Keaton et William Forsythe. Lorenzo Vinciguerra ébauche une lecture pragmatiste du spinozisme en proposant un rapprochement entre Spinoza et Peirce qui vaut surtout, me semble-t-il, pour justifier une interprétation strictement pragmatiste de la croyance, indépendamment de tout contenu, fût-il obscur, de vérité. Je garde pour la bonne bouche la communication de Charles Ramond qui accomplit excellemment le programme de ce colloque en faisant de Spinoza, sur un modèle strictement spinoziste, à savoir fondé sur une analyse rigoureusement spinozienne de la prophétie, le « prophète moderne de l'extériorité » (p. 219), celui qui récuse sur tous les plans le « mythe de l'intériorité », prophète d'un style éthique et non moral où les comportements l'emportent sur les intentions et même, plus encore qu'un philosophe de la dissolution du sujet, le philosophe de la dilution de l'homme et même de l'humanité dans une nature humaine plus forte, c'est-à-dire immanente à la totalité du monde qui l'entoure. (p. 220).

Une lecture très stimulante donc, mais affectée par un trop grand nombre de fautes typographiques.

Jacqueline Lagrée