Nous connaissions Jonathan I. Israel pour ses travaux d’histoire politique, notamment sur la république hollandaise (The Dutch Republic : Its Rise, Greatness and Fall, 1477-1806 (Oxford, 1995) et sur les débats en Angleterre et aux Pays-Bas autour de l’idée de tolérance. Mettre à jour la matrice de notre modernité, telle a été le souci de cet historien des idées depuis ses travaux sur la pensée anglaise, la tradition juive (European Jewry in the Age of Mercantilism, 1550-1750), et l’influence de penseurs comme Locke et Spinoza.
Ce dernier grand ouvrage n’est pas seulement une somme érudite qui intègre, complète et systématise nombre de recherches précédentes ; il entend renouveler notre appréciation d’une période aux contours trop convenus. La tendance à opposer un courant principal, modéré des Lumières, à un courant radical, mais plus marginal, est reprise par Israel dans le sens d’une claire réévaluation de ce second. Radicales, les Lumières le sont non seulement parce qu’elles anticipent et accompagnent le mainstream Enlightenment, mais surtout parce qu’elles constituent en profondeur une racine commune aux différentes expressions des lumières européennes. Dans leur expression radicale, les Lumières apparaissent alors comme « a single highly integrated intellectual and cultural movement », et représentent pour Israel le premier grand ciment de la culture occidentale depuis la chute de l’Empire romain. De là un changement de perspective significatif à la fois géographique et historiographique. Il s’agit de dépasser les interprétations qui ont privilégié jusqu’ici les perspectives nationales. Aussi la tradition qui considère les encyclopédistes français ou les Anglais (Locke, Newton) comme la source des Lumières est-elle revue et corrigée à partir de la thèse que le Spinozisme en a constitué de manière souterraine l’ossature commune. Israel en décèle la présence non seulement aux Pays-bas, en Allemagne, en France, mais également en Angleterre, en Irlande en Italie, et en Scandinavie. Dès lors on comprend l’importance de la datation proposée par Israel qui anticipe d’environ un demi-siècle le véritable essor des Lumières sur la période communément admise.
L’ouvrage se distribue sur cinq parties : la première situe le Radical Enlightenment dans le contexte philosophique (cartésianisme), politique, social et culturel (censure, premiers journaux) et institutionnel (universités) du Early Enlightenment. La deuxième partie est entièrement consacrée à la pensée de Spinoza et au Spinozisme en passant par certaines figures historiques qui en ont accompagné l’essor (Van den Enden, Koerbagh, Meyer, Cuffeler) et autres spinozistes néerlandais dans un environnement historique et politique que l’auteur connaît bien. Dans la troisième partie on peut suivre à la trace les effets polémiques suscités par le radicalisme philosophique du spinozisme, notamment dans les controverses en matière politique et religieuse (Bayle, Bredenburgh, Fontenelle, Leenhof). Enfin un grand nombre des chapitres des deux dernières parties s’emploient à montrer le développement de ce que Israel appelle « the clandestine progress of the Radical Enlightenment ». Sont alors analysées les différentes facettes du déisme français (Boulainvilliers) et anglais (Toland, Collins, Tindal, Mandeville), de l’Aufklärung (Tschirnhaus, Stosch, Lau, Schmidt, Edelmann) de l’Illuminismo (Vico, Doria, Giannone) sans oublier leurs retombées en Espagne, au Portugal et jusque dans les pays baltes. La littérature clandestine crypto-spinoziste de la première moitié du XVIIIe siècle est largement exploitée ; chaque fois que l’auteur le peut, la présence et l’influence de l’esprit de Spinoza sont soulignées.
Voilà donc un ouvrage qui par son travail d’érudition viendra rejoindre le livre toujours vivant de Paul Vernière, Spinoza et la pensée française avant la Révolution (Paris, PUF, 1954), le compléter par endroit, proposant une lecture stimulante sur le rôle qu’a pu jouer le spinozisme dans la partie plus authentique et subversive des Lumières européennes. On ne peut que souhaiter sa traduction en français.
Lorenzo Vinciguerra