Le livre que Wiep van Bunge consacre à l'histoire des idées philosophiques dans les Provinces Unies du siècle d'or annonce d'emblée la couleur : « Ceci n'est pas une histoire traditionnelle de la philosophie » (p. ix) ; bien qu'il y soit longuement question de la réception et de l'influence de deux grandes philosophies, celles de Descartes et de Spinoza, on ne trouvera pas dans ce livre d'analyse de concepts ou de thèses métaphysiques envisagées dans leur genèse ou dans leur cohérence interne. Le propos est tout autre. Van Bunge qui connaît admirablement les minores néerlandais du XVIIe siècle et qui a déjà publié articles érudits et savants ouvrages sur Jacob Ostens, Johannes Bredenburg, Balthasar Bekker, Lambertus van Velthuysen, Eric Walten, en étudiant notamment les possibles influences des radicaux néerlandais sur les premières Lumières françaises, offre ici un tableau d'ensemble, d'une précision et d'une vivacité remarquables, de toute la vie intellectuelle, universitaire et extra universitaire des Provinces Unies à l'âge classique. Van Bunge déteste de toute évidence les approximations historiques et les grandes synthèses qui s'autorisent de l'ignorance des textes en langue vernaculaire pour porter des jugements définitifs et simplifiés sur une époque. Loin de tout brio rhétorique, il propose une approche contextuelle de l'histoire de la philosophie qui insiste sur les conditions institutionnelles, politiques, culturelles de la réception des systèmes. Derrière la modestie apparente du propos il y a une grande exigence intellectuelle dans cette histoire des idées qui part de la « science en action » avec Stevin, mathématicien et conseiller de Maurice de Nassau, pour aboutir au lien douteux entre Spinoza et les « esprits forts ». Au passage, quelques lieux communs auront été mis à mal et quelques vues partielles corrigées. On retiendra particulièrement : la naissance et le développement des universités néerlandaises, le sens politique et militaire du recours aux mathématiques, même chez le théologien et juriste Grotius, un récit plein d'allant de la querelle d'Utrecht, le rôle dominant de l'université de Leyde, les relations complexes de Descartes avec le monde universitaire, le statut des disputes dans la recherche de la vérité (Heerebord), les limites du cartésianisme de Huygens, l'influence cartésienne en théologie et en politique plus qu'en science, après la mort de Descartes, la proximité masquée entre Velthuysen et Spinoza, le désintérêt pour les positions théologico-politiques de Spinoza dans la première réception de sa philosophie et la concentration de la critique sur les thèses métaphysiques du rapport entre substance, attributs et modes, la querelle de Bredenburg contre l'identification de Dieu et de la nature, les avatars de l'alliance entre coccéiens et cartésiens, et finalement le désintérêt tant pour Descartes que pour Spinoza en Hollande à la fin du siècle. Une histoire passionnante, suivie d'une bibliographie de 32 p. comme seuls, ou presque, savent faire les Néerlandais ou les Italiens, bref, un livre indispensable pour tous les praticiens de la métaphysique classique, conscients que les idées neuves ne tombent pas du ciel mais s'enracinent dans un terreau historique singulier.
Jacqueline Lagrée