Ce livre propose une investigation de certains arguments ou images étranges qui, loin d’être des « parasites » du discours spinoziste, servent au contraire à dire des « éléments de vérité » du système ne pouvant être révélés que dans ces « raccourcis » et ces constructions fictionnelles.

L’auteur propose d’abord la « reconstitution » d’une philosophie spinoziste du langage qui sous-tendrait la question de l’expression possible des idées vraies dans une langue, dès lors que celle-ci, en tant que réalité sonore et expression de l’image des choses, entre dans le jeu des affections du corps, « porteuses d’idées confuses ». Pour Spinoza, selon J.-P. Juillet, le problème n’est pas ramené à l’horizon d’une langue transparente mais relié à la théorie générale des affects. La langue serait une « prothèse imaginative » du corps. Elle possède une capacité propre de créer des cogitationes, associations de sons, d’images et d’idées des choses. Or cette capacité de mélange ou de métaphorisation, qui permet que les sons portent des images, et que sons et images soient ensemble l’expression d’idées, n’est pas orientée par les idées vraies des choses : c’est un pouvoir autonome qui peut servir tantôt les dérives imaginatives, tantôt la raison. Si les hommes s’entendent lorsqu’ils se parlent, l’analyse tend à démontrer que ce n’est pas l’affaire d’une téléologie rationnelle mais plutôt d’une pratique sociale, « l’usage », qui réglemente et coordonne la signification des mots, sans toucher au fait que chacun signifie, par les mots, ses propres affects.

Le deuxième lieu d’enquête du livre est la « Physique » de Spinoza : sous ce terme, J.-P. Juillet propose une analyse des Lemmes de Ethique II et de la définition que Spinoza y donne de la singularité d’un individu et de sa préservation. Il décèle en eux une double problématique, à la fois d’affirmation des lois de changement et de permanence de l’identité à soi de l’individu, et d’énoncé de l’attitude défensive de celui-ci à l’égard de ce qui pourrait menacer son intégrité. L’identité à soi est pensée à l’horizon de sa destruction. Cette double problématique ne peut se comprendre que rapportée à une sorte de divorce, dont témoignerait le spinozisme, entre d’une part une conception de l’individualité propre à l’entendement, reflétant le « découpage » de l’être en formes individuées (tel qu’il peut être saisi par une intuition vraie des essences), et d’autre part un découpage imaginatif de la phusis, reflétant l’expérience d’êtres limités dans leur capacité de compréhension, pour lesquels l’identité à soi se définit comme un problème vital de résistance et d’exclusion. Cette dualité serait perceptible dans certains exemples pris par Spinoza, comme ceux de la nature de l’eau et du « ver dans le sang ». Ces exemples sont des figures, c’est-à-dire des constructions imaginaires qui donnent à voir un élément de vérité du système spinoziste, élément qui s’esquisse dans une circulation entre image et concept. Le ver qui se sent différent du milieu sanguin figure la « bévue originelle » de toute connaissance, à savoir cette tendance d’un sujet à s’éprouver comme un centre, à partir de quoi il cherche à percevoir les relations entre les choses. L’incertitude sur la nature du fini – finitude essentielle, comprise dans la définition de l’individu, ou bien finitude accidentelle, obtenue par confrontation à ce qui menace et limite ? – est montrée dans ces figures. Or cette incertitude n’est pas une scorie mais la trace d’une mêlée originaire de l’imagination et de la raison, trame même de la théorie spinoziste des affects.

Le troisième lieu d’enquête concerne les « figures de la Méta-physique ». J.-P. Juillet envisage successivement des « variantes » sur le thème de l’extériorité : la chandelle qui, en l’absence de corps environnants, se consumerait éternellement, le rapport mêlé d’admiration et d’envie qui nous lie au semblable – dont la seule réalité « pour nous » est celle d’une image intériorisée –, l’admiration pure, qui pour exister suppose une différence radicale entre admirant et admiré, et donc une présence « blanche » de ce qu’on admire sans pouvoir en saisir la réalité, autant de fragments imaginatifs qui chaque fois révèlent, dans la façon dont ils font sens, une tendance de pensée propre à Spinoza, un désir qui colore sa philosophie.

Le livre de J.-P. Juillet ne propose pas une présentation systématique de ces figures – ce qui serait une contradiction – mais une exploration par touches et passages successifs, qui tend à montrer que l’imaginaire travaille la pensée de Spinoza au lieu d’en être un simple objet.

Eléonore Lacroix