Le livre de Stefano Visentin est consacré à la reconstruction du système philosophique spinoziste, notamment par rapport au contexte social, culturel et politique hollandais. La première partie concerne principalement le Traité théologico-politique. Si, dans les Provinces Unies la tolérance est à l'honneur, à l’époque de Spinoza, c'est aussi dans ce contexte que la religion peut devenir une arme politique pour maîtriser les masses. C’est ce que montre la Restauration orangiste de Guillaume contre le régime aristocratique des frères De Witt. Les critiques rationalistes, suivant la tradition exégétique de Maïmonide, soutenaient l’exigence d’une interprétation philosophique et « rationnelle » de la Bible. Visentin aborde cette question par rapport à l’œuvre de Lodewijck Meyer, Adriaan Koerbagh et Franciscus van den Enden.
Il est évident pour l’auteur que Spinoza se détache de l’interprétation rationaliste selon laquelle la raison est en mesure de fonder une vérité philosophique dans l’interprétation de l’histoire sacrée. Pour Spinoza le philosophe est aussi un homme, qui est donc affectibus obnoxius. Ainsi, la vana religio est fort différente de la vera religio, et même la philosophie peut être un moyen pour se délivrer de la superstition aussi bien qu’un instrument au service de l’ignorance. C’est pourquoi le Traité théologico-politique ne peut être envisagé comme une œuvre adressée à une aristocratie rationnelle comme celle qui formait la classe de gouvernement dans les Provinces Unies. Spinoza, d’après Visentin, serait plutôt intéressé par un parcours collectif de déploiement de la rationalité, un véritable projet théologico-politique qui refuse une intervention d’en haut de la philosophie sur le vulgus.
La deuxième partie s’attache au rapport entre théologie et politique. Spinoza souligne toute l’importance de la démarche de Moïse pour sauvegarder, autant que faire se peut, le caractère égalitaire des Hébreux au pouvoir. C’est justement quand ce principe égalitaire s’évanouit et que la prophétie est placée sous le contrôle exclusif des Lévites que la crise éclate et que le conflit renverse la théocratie en monarchie.
Visentin considère aussi les modes de formation d’une communauté politique et le fonctionnement du pouvoir. Par la théorie de l’appartenance des conatus et des puissances individuelles à la seule puissance de la substance, Spinoza fonde une conception non transcendante du droit naturel. L’originalité de cette position est soulignée par Visentin, qui relève les ambiguïtés linguistiques de Spinoza en tant qu’il cherche à décrire la formation des sociétés politiques par l’idée du contrat social. L’aliénation des droits naturels, par exemple, n’est pas réelle, mais seulement imaginaire. Il n’en reste pas moins que ses effets sont bien réels. Cela permet de penser la formation de l’Etat comme un processus absolument immanent au corps collectif. La possibilité de la désagrégation de l’Etat est toujours possible, elle représente un horizon indépassable. C’est plutôt dans et par la dynamique affective de la multitude – et non par la rationalité de ses dirigeants – que ressort la stabilité du pouvoir, avec toutes les conséquences et tous les risques qu’elle comporte.
Dans ce contexte, la notion de jura communia est, pour Visentin, tout à fait centrale. C'est la condition pour penser n’importe quel jus individuel. Les hommes sont en même temps naturellement sociables et naturellement nuisibles les uns pour les autres. C’est ainsi que le droit n’est pas une propriété abstraite et a priori, mais indique plutôt un processus toujours ouvert qui se réalise dans et par les relations entre les individus traversés par les affects. Pour De la Court la raison ressort de façon négative de l’oblitération réciproque des passions individuelles. Pour Spinoza, au contraire, la rationalité émerge par le renforcement collectif des affects communs vis-à-vis des affects individuels. L’unité politique est donc un principe dynamique aussi bien qu'un développement de forces qui arrive à produire – même dans leur interaction conflictuelle – un certain degré d’homogénéité, suffisant pour l’individuation d’un espace et d’un intérêt communs (p. 320).
Dans le dernier chapitre Visentin tire aussi quelques conséquences importantes de son interprétation. La démocratie est l’essence de chaque gouvernement et fonctionne comme un processus continu d’harmonisation des affects singuliers. Chaque imperium est jugé sur sa capacité à étendre le principe démocratique. La fondation scientifique du droit et de la politique se réalise donc avec une attention aux manifestations historiques concrètes. L’A. souligne la proximité de cette conception avec le projet juridique de Ulrik Huber et la conception de la démocratie comme réforme législative continuelle soutenue par Franciscus Van den Enden.
Filippo Del Lucchese