Cet ouvrage, issu d’une thèse de doctorat, reprend sous un angle nouveau la problématique du temps et de la durée, déjà étudiée ces dernières années par les travaux de P.-F. Moreau, C. Jaquet et Y. Prelorentzos. L’auteur part de la distinction entre la durée et le temps (ce qui est donné et ce qui est construit par l’imagination) pour examiner les modes de la servitude et les procédures de la libération sous l’angle temporel. La durée est la transition continue de la puissance, autrement dit se confond avec la dynamique affective ; mais la stabilisation – ou l’instabilité – de cette fluctuation sont fonction des structures temporelles qui s’y superposent, notamment sous l’influence de l’Etat : l’auteur envisage l’Etat comme une « puissance de temporalisation », chaque Etat ayant sa structure temporelle propre, qu’il tend à faire passer pour naturelle et indépassable de sorte que l’oppression qu’il peut exercer sur les citoyens se fait de manière imperceptible. Retrouver sa puissance, pour un individu comme pour un Etat, c’est retrouver sa durée propre, au-delà des figures temporelles. La durée est d’autant plus instable qu’elle est confondue avec un temps contingent. Parmi les illusions du temps, figure ainsi en premier lieu la contingence, à laquelle se rattachent certains affects : espoir, crainte, mais aussi vigilance, présence d’esprit dans les dangers. La libération consiste non à s’émanciper complètement de ces formes, car cela n’est pas possible, mais à en tirer des « occasions », des « moments opportuns », des « intervalles » où la singularisation est possible. Il ne faut donc pas opposer le plan de l’éternité à celui de la durée, ni même à celui du temps, mais au contraire montrer comment « la singularité d’une essence est indissociable des rencontres extérieures, qui permettent d’accueillir en elle une causalité absolue ». Telle est la grande originalité de cet ouvrage : considérer la singularisation non pas sous le seul angle du passage à l’éternité mais comme une sorte de mixte de temps et d’éternité, entre la puissance divine absolue et la subjectivité individuelle. « Dans le cadre d’une pensée strictement nominaliste, la difficulté n’est plus de savoir comment une causalité absolue assure l’individuation d’un mode fini à travers des lois générales, mais de découvrir les occasions finies sans lesquelles cette puissance absolue ne pourra s’investir en moi. L’occasion épuise la puissance divine, comme la souveraineté politique. L’individu comme l’Etat ne jouissent donc que d’une singularité occasionnelle ». Et c’est pourquoi la vigilance, ou saisie des occasions de singularisation, qu’elle soit politique ou individuelle, passe au premier plan de l’analyse.
Ariel Suhamy