Cette étude ne vise pas à présenter Spinoza comme un auteur baroque. Son auteur fait plutôt prévaloir une ambition philosophique qui le rapproche des travaux que Gebhardt et Dunin-Borkowski ont consacrés à cette question. Mais il s’en distingue dans la mesure où il cherche à penser la relation entre le spinozisme et le baroque en des termes différents. Il s’agit moins pour lui de repérer ce qui, dans son œuvre, rattache Spinoza à la culture baroque que d’établir que les grands auteurs baroques espagnols y sont présents (dans l’Éthique et le Traité Politique entre autres) : Quevedo, Góngora, Graciàn, Saavedra Fajardo, Pérez, n’auraient pas été uniquement des auteurs connus de Spinoza, ils auraient été pour lui de véritables interlocuteurs, aussi bien que Hobbes ou Descartes.
La voie suivie par S. Ansaldi peut à première vue laisser le lecteur perplexe. Rien dans les textes philosophiques, en dehors d’une référence à Pérez dans le Traité Politique, n’autorise à mettre les auteurs baroques sur le même plan que Hobbes ou Descartes. Comment donner une place, dans une œuvre philosophique, à des auteurs qui ne sont pour ainsi dire jamais cités ? S. Ansaldi affronte cette difficulté. Sa démarche pourrait, par certains côtés, être rapprochée de celle que P. Macherey adopte à propos de Hegel et Spinoza, mais jamais il n’en revendique le caractère audacieux, et pour cause ; il peut justifier son orientation en prenant appui sur le milieu culturel dans lequel Spinoza a baigné. Les auteurs baroques étaient familiers à Spinoza : l’inventaire de sa bibliothèque et ses liens originaires avec la culture marrane et espagnole en témoignent. S. Ansaldi se propose de retrouver dans le champ de la pensée spinoziste les traces de ces lectures. L’importance qu’il donne à celles-ci l’oblige d’emblée à pr éciser la nature de la relation entre Spinoza et le baroque. Il n’entend pas faire des Graciàn et des Quevedo des penseurs qui auraient exercé une influence sur Spinoza, mais seulement montrer entre eux « une démarche de pensée commune et partagée ». C’est cette communauté de pensée qu’il cherche à restituer. Elle se précise tout au long sous la forme de problèmes communs orchestrés par un même opérateur : le concept de puissance. Un concept qui s’élabore sur fond de crise dans la pensée baroque, et qui se retrouve dans la pensée de Spinoza. C’est à partir d’une triple orientation que S. Ansaldi en découvre les aspects différents ; il y souligne à chaque fois l’originalité de Spinoza. Le démontage des thèses baroques par Spinoza s’expliquerait à partir de leur traitement inadéquat de la puissance.
En premier lieu, cette notion est abordée dans le champ de l’ontologie. Comment penser un monde où s’affirme une puissance infinie ? Face au cosmos harmonieux de la Renaissance, s’affirme chez les baroques un monde labyrinthique et changeant. C’est dans l’affirmation d’un Dieu transcendant et providentiel que ces auteurs ont cherché un remède à la crise. Spinoza aurait renversé les solutions baroques à cette perpétuelle fuite en avant du monde ; sa critique des causes finales et de l’ordre providentiel du monde s’appliquerait également à ces auteurs – au vu de leur conception de la puissance de Dieu, jugée trop réductrice.
En second lieu, c’est dans le domaine de l’anthropologie que l’auteur mesure la pertinence de cette confrontation. Quelle puissance accorder à des hommes aux prises avec des forces extérieures qui les dépassent ? Sur ce point, Spinoza passerait sur les baroques un véritable « rasoir » : autant que chez Descartes est critiqué le type de pouvoir donné aux hommes sur leurs passions – qui fait de l’homme « un empire dans un empire ». L’éthique quévédienne serait plus particulièrement visée dans ce travail critique : la vertu adossée à l’acceptation de notre faiblesse montre en Quevedo un philosophe de la mort, non de la vie ; la puissance humaine n’étant pas réellement appréciée dans toute sa dimension.
En dernier lieu, c’est dans le champ de la politique que l’auteur veut mesurer l’impact de cette confrontation entre Spinoza et les baroques : celui-là aurait notamment refusé l’idée baroquienne d’un « roi vicaire de Dieu » qui se tient par sa prudence dans le sein de l’ordre providentiel, tout en offrant un modèle de vertu à une multitude pouvant être instable et irrationnelle. Spinoza cherche plutôt à penser ce régime non pas à partir des vertus d’un homme mais des vertus des structures les plus adéquates à ce régime ; il ne pourrait donc se satisfaire du modèle politique baroque, propre à maintenir plutôt la multitude dans la servitude au lieu d’en faire une composante de la puissance politique. C’est à nouveau un traitement inadéquat de la puissance par les baroques qui serait au centre de la critique spinoziste.
Chemin faisant, l’auteur peut également retrouver chez Spinoza des descriptions et des thèmes baroques, notamment le thème de l’ingenium étudié par P.-F. Moreau dans L’expérience et l’éternité, et certaines descriptions des passions.
La démarche suivie est de nature à convaincre le lecteur. Elle est en effet servie par une très bonne connaissance des auteurs baroques et de Spinoza, et s’effectue toujours à partir d’analyses claires et maîtrisées des textes. On peut toutefois regretter que ne soit pas davantage précisé le rapport entre le spinozisme et la crise à laquelle répondraient les penseurs baroques (dans le Criticón, Graciàn évoque une succession de crises). Spinoza est-il à l’image des baroques un penseur de la crise ?
Myriam Morvan