Si l’on met de côté la version de Manuel Machado (1913), réplique de la version française d’Appuhn, et celle de G. C. Bardé (1940), les autres traductions espagnoles de l’Ethique au cours du siècle dernier ont pris comme texte de référence, ou bien l’édition de Van Vloten (par exemple Óscar Cohan, 1954, et A. Rodríguez Bachiller, 1957) ou bien le texte établi par Gebhardt (1925). Cela a été le cas de la version de Vidal Peña (1975) et aussi plus récemment de celle d’Atilano Domínguez.
La version d’Óscar Cohan se proposait de rester fidèle au texte latin de Van Vloten (3e ed.). Visant à conserver la netteté du texte originel, et « absolument nue », elle omettait tout apparat critique, n’insérant ni bibliographie ni index ni introduction. « Exacte et complète », cette traduction s’ajustait le plus possible au texte latin – nombre de mots y compris – ; mais elle abandonnait le lecteur à lui-même. La seconde des versions mentionnées ne contenait pas non plus de notes critiques afin de reproduire « le sens exact du texte ». Néanmoins, elle faisait des emprunts à Appuhn et était malheureusement accompagnée d’une « Préface » de A. Castaño Piñán avertissant le lecteur de quelques « idées de Spinoza censées être des erreurs théologiques et métaphysiques ».
Le dernier quart de siècle nous a offert deux nouvelles versions de l’Éthique. Pour ce qui concerne la remarquable traduction de Vidal Peña (Professeur à l’Université de Oviedo) à partir des S.O. (vol. II) par Gebhardt, la version littérale vise à reproduire « le style latinisant classique ». En tenant compte des recherches spinozistes, l’A. a su introduire un grand nombre de notes critiques (sur la traduction autant que sur l’interprétation). Enfin, la traduction recensée ici est due à Atilano Domínguez – Professeur à l’Université de Castilla-la-Mancha et Président du Seminario Spinoza, chercheur très connu dans les cercles spinozistes, ayant traduit en espagnol les oeuvres suivantes : Tratado Político (1986) et Tratado Teológico-Político (1986) ; Correspondencia (1988); Tratado de la reforma del entendimiento y Principios de la Filosofía cartesiana-Pensamientos metafísicos (1988) ; Tratado Breve (1990). Notre traducteur s’est donc familiarisé depuis longtemps avec la langue et la pensée du philosophe, et il continue ici à nous livrer le texte de Spinoza « en su desnudez », c’est-à-dire sans enveloppe. Il a donc voulu réaliser une traduction « nue » de l’Ethique à partir du texte des Spinoza : Opera (1925), vol. II de Gebhardt, tout en tenant compte en même temps des variantes introduites par Akkerman, et de la lecture de E. Curley et E. Giancotti.
L’apparat critique, volontairement réduit à 33 notes, néglige toute explication ou conjecture soit personelle soit empruntée à des érudits ; Atilano Domínguez s’en tient à présenter le texte même, et, pour en rendre la lecture plus facile, a fait des choix que je trouve excellents : découpage en paragraphes des textes les plus développés (préfaces, scolies, appendices), simplification des références internes – auparavant utilisée par W. Klever –, (par exemple « selon 4/26 et 4/27 »), et recours à l’indication des propositions en haut des pages.
Outre la traduction, cet ouvrage contient deux autres parties :
Atilano Domínguez a travaillé en historien, en philologue et en philosophe pour fixer le texte et traduire l’Éthique sans en donner une réplique mécanique. A travers son travail, on peut découvrir les indications de Spinoza en matière d’interprétation du texte : une histoire critique de l’oeuvre (dans l’introduction), une interprétation (réalisée dans la traduction) et des jugements (partagés avec le lecteur sans les lui imposer).
En somme, voici une traduction scientifique et critique inestimable, un ouvrage exact. « Exact » ne signifie pas la réplique lexicale, mécanique et interchangeable mot à mot d’un texte. En revanche, le traducteur a suivi la voie d’un usage radical du langage : il s’attache, comme Spinoza lui-même, aux déplacements du sens des mots d’après le contexte (par exemple, le terme desiderium dans 3/36e et 4/58e), il suscite l’ambigüité là ou Spinoza visait à polémiquer (c’est le cas de commiseratio dans 3/22e et 4/50e), il souligne certains traits (par ex. titillatio) ou efface tout ce que les mots taisent. Enfin, il se risque. Car l’« exactitude » tient du Cratyle de Platon, avec un langage semblable à un courant où les mots coulent et glissent. Cette belle version de l’Éthique témoigne de l’amour pour la vérité d’Atilano Domínguez, tout en exprimant la reprise mimétique d’une oeuvre d’art. Au fond, ce travail fait de son auteur un maître traducteur, et devient un modèle de ce genre difficile – moitié alétheia, moitié mimesis- qui devient la traduction philosophique.
María Luisa de la Cámara