La première ligne de l’introduction indique clairement le but poursuivi dans ce livre (Ganzes und Teil, soit La partie et le tout pour respecter l’ordre usuel des termes en français) : il s’agit d’étudier le « concept de vérité » chez Spinoza, et ce, conformément au sous-titre, en proposant une analyse complète de la question de la « connaissance » chez Spinoza. L’introduction est pour l’essentiel consacrée à des questions de méthode d’interprétation en histoire de la philosophie. L’A. distingue et caractérise d’emblée, de façon très générale, quatre types d’interprétations (« structurale, comparative, analytique, et par reconstruction rationnelle », p. 13). Sans qu’aucune de ces méthodes se voie totalement écarter, la préférence sera donnée ici à la méthode de « reconstruction rationnelle », qui permet par exemple, selon l’A., d’éviter dans une certaine mesure les « difficultés » liées à une méthode de pure immanence comme celle de Deleuze (24). Ces considérations sur la question de l’interprétation en histoire de la philosophie sont bienvenues au début d’un ouvrage de ce type, et d’autant plus lorsque des thèses comme celles de Gueroult sont prises en compte – même si, de ce fait, on aurait souhaité une confrontation plus précise avec le grand ouvrage sur la « dianoématique » (Philosophie de l’histoire de la philosophie), ici ignoré puisque les thèses de Gueroult sur l’histoire de la philosophie ne sont discutées qu’à partir d’un article de 1954.

Quoi qu’il en soit, l’ouvrage se propose d’examiner le « procès de connaissance » spinozien (25) pour montrer que ce processus, réglé par une « nécessité interne » et non pas par une « contrainte externe » (ibid.), conduit d’une conception ontologique du concept de vérité, encore abstraite, au concept d’une nécessité « épistémologique » et « concrète ». L’analyse, donc, aborde systématiquement les problèmes de la théorie spinoziste de la connaissance. D’abord, « la connaissance infinie » (ch. 2), c’est-à-dire la question de « l’entendement infini », et l’examen de la nature des idées, en tant qu’elles sont comprises dans cet entendement infini, ou, autrement dit, qu’elles en sont des « parties » (ici se justifie dans une certaine mesure le titre général de l’ouvrage) ; sous la rubrique de la « connaissance infinie », l’A. traite de la distinction entre « essences objectives » et « essences formelles », de l’essence et de l’existence, du temps et de l’éternité, dans la mesure où ces distinctions enveloppent le problème de la connaissance. Assez naturellement, le chapitre suivant aborde la question de la « connaissance finie », c’est-à-dire, plus précisément, les questions du rôle de l’imagination, de la relation âme-corps, de la réflexivité et du rôle de la conscience dans le procès de connaissance. Un chapitre curieusement baptisé « digression » (Exkurs, ch. 4) est alors consacré à l’analyse de la difficile question de « l’activité de l’entendement » à partir du TRE, et à l’examen de la question de la « réflexivité » ; l’A. aborde aussi plus particulièrement la question des idées fausses, des idées fictives, des idées adéquates, et de l’ordre dans la connaissance. Le chapitre 5 analyse la différence entre idées adéquates et idées inadéquates. Le chapitre 6 fait le point sur la dualité ontologique cognitive : pour parler à la manière de Gueroult (ce que ne fait pas ici l’A.), il s’agit de mettre en parallèle les déterminations de l’idée en tant qu’elle est une idée de quelque chose, avec les déterminations de l’idée en tant qu’elle est quelque chose que l’âme a ; ou, dit plus simplement, de mettre en parallèle la dimension « ontologique » et la dimension « cognitive » de toute idée – c’est d’ailleurs là un des passages les plus intéressants du livre. Le chapitre 7 aborde la question des relations entre « les affects et la connaissance », et s’arrête particulièrement sur la distinction entre « connaissance du bien » et « connaissance du mal ». Le chapitre 8, « connaissance et vérité », est presque une conclusion : y sont abordées les questions de la critique spinozienne de Descartes, la question des affects actifs, de la science intuitive, des relations entre « vérité » et « adéquation ». La conclusion est donnée dans le neuvième et dernier chapitre, intitulé « l’idée de Dieu ». L’A. y oppose la « simplicité » de l’idée de Dieu chez Descartes à la « complexité » de l’idée de Dieu chez Spinoza, et résume sa lecture de la théorie de la connaissance chez Spinoza en termes de « partie » et de « tout » en insistant sur le fait que la relation de connaissance est essentiellement une relation de partie à tout, comme la relation du fini à l’infini (307).

Dans l’ensemble, l’ouvrage est clair. On regrettera cependant certaines étrangetés dans l’appareil critique : ainsi, la bibliographie, qui ne mentionne jamais les éditeurs, place Pascal, Hobbes, Leibniz, Schelling, Wittgenstein et Derrida dans la « littérature secondaire » sur Spinoza, ce qui ne manquera pas d’étonner. De même, les dates des ouvrages de Hobbes et de Leibniz sont celles des éditions actuelles, et non pas les dates de parution (et les références à Koyré, Kojève, et Negri sont seulement celles de leurs traductions en allemand). Les références à la « littérature secondaire » française, proportionnellement bien représentée, sont très lacunaires (le livre de Macherey, Hegel ou Spinoza, est absent de la bibliographie, alors même qu’il consacre de nombreuses pages à la comparaison des théories de Descartes et de Spinoza sur le plan de la méthode ; pas un mot d’Alquié, dont les analyses sur la connaissance, par exemple dans son ultime ouvrage Le Rationalisme de Spinoza, pouvaient difficilement être ignorées ici ; un seul article connu de Moreau, dont la thèse n’est pas prise en compte, alors qu’elle consacre plusieurs centaines de pages au TRE) ; on note aussi beaucoup de fautes dans le texte français des références bibliographiques (à J.-M. Beyssade, L. Bove, M. Gueroult, J.-L. Marion, A. Matheron), mais aussi italien (H. Maturana). On souffre d’apprendre que Descartes aurait écrit un traité intitulé Les Passions l’Ame (p. 263-264, 3 occurrences), alors que le titre correct Les Passions de l’Ame est visiblement connu (p. 263, 319). On cherche d’ailleurs en vain des discussions qui prendraient en compte de nombreux ouvrages cités en bibliographie (ainsi, on ne trouve pas un mot sur les livres mentionnés de Beyssade, Delbos, Dreyfus, Kojève, Koyré, Marion, Moreau, Negri, pas plus que sur Pascal, Schelling ou Leibniz), si bien qu’on finit par se demander pourquoi la bibliographie les recense. On s’étonne aussi de ne pas trouver la moindre référence à Wolfson, par exemple, ou à des ouvrages, collectifs ou non, qui traitaient du rapport entre les théories de la connaissance développées par Spinoza : par exemple, les actes du colloque organisé par F. Mignini à l’Aquila en 1987 (parus chez Japadre) ou le colloque du CNRS (Paris) sur « premiers écrits de Spinoza » sont autant d’ouvrages dans lesquels l’évolution des théories spinozistes sur la connaissance ne se limitait pas à la confrontation, trop attendue, entre le TRE et l’Ethique. Dans l’ensemble, la très riche littérature secondaire parue sur ces questions dans les dernières années n’est pas vraiment présente ici : si les chapitres 2 et 3 comportent des discussions riches et bien informées avec certains commentateurs, la suite du livre n’en fait plus guère état. Et si l’on s’en tient à un point de vue interne, comment ne pas être surpris de ne pas trouver une seule référence aux Principes de la Philosophie de Descartes, aux Pensées Métaphysiques, pas plus qu’au Traité Théologico-Politique ou au Traité Politique (comme si la question de la connaissance était totalement absente de ces ouvrages) ? Et, pour un ouvrage entièrement consacré à la problématique de la « partie » et du « tout » chez Spinoza, comment comprendre l’absence totale de toute référence, par exemple, à la Lettre 32, dans laquelle Spinoza thématise tout particulièrement cette dualité ? Plus généralement, et quant au fond, le lecteur trouvera sans doute ici une présentation correcte et acceptable des problèmes que pose la théorie spinoziste de la connaissance, mais il regrettera de ne trouver ni thèse originale sur la question, ni position ou résolution d’un problème qui serait demeuré inaperçu ou résistant aux autres commentateurs.

Charles Ramond