Ce livre examine la notion d’imagination dans la théorie de la connaissance de Spinoza ; il n’étudie pas la théorie de l’affectivité ou la théorie sociale et politique.

L’A. analyse minutieusement, dans le premier chapitre, la lettre XVII à Balling et d’autres textes fondamentaux, notamment de l’Ethique (II17sc. et 35sc., III2sc. et IV1sc.). Une fois formulées ses conclusions sur les rapports entre l’imaginatio et l’erreur et surtout entre l’élément intellectuel et l’élément représentatif de l’idée imaginative, il présente longuement, pour les critiquer par la suite, certaines des interprétations les plus importantes de l’imagination dans la Lettre XVII (Appuhn, Zac, Gueroult et Bertrand). Dans le second chapitre, il étudie la manière (directe ou indirecte) dont l’imaginatio participe au processus de constitution de chacun des trois genres de connaissance spinoziens. Il conclut que l’imaginatio (ou imagination en soi ou « idée imaginative primordiale », cf. p. 294) est un genre de connaissance spécifique, différent des trois genres de connaissance, « qui consiste en une certaine appropriation de l’élément intellectuel de la part de l’élément représentatif, présuppose une synergie immédiate avec le corps et est la première forme de la conception des choses extérieures et de leur présence dans notre âme » (p. 221). Mais bien que l’imaginatio soit un genre de connaissance spécifique, elle « contribue, d’une manière chaque fois différente, à la formation, respectivement, du premier genre … des notions communes … et de la science intuitive » (p. 295). (Pour cette thèse, cf. surtout p. 220-222). Sur cette base, l’A. examine d’un oeil critique les thèses de Mignini, Bertrand, Sanchez-Estop et Matheron sur les rapports entre l’imaginatio et les trois genres de connaissance. Enfin, dans le troisième chapitre, consacré à l’imagination prophétique dans le TTP, il soutient que celle-ci appartient au genre de connaissance spécifique qu’est l’imaginatio et discute les arguments de Laux, Zac, Groen et Matheron. Le livre se termine par un sommaire en français et une bibliographie assez riche (plus de deux cent trente études, dont plusieurs en espagnol et en italien).

Malgré l’effort évident de lire attentivement des textes de Spinoza sur un sujet gnoséologique difficile (avec la traduction en grec de plusieurs passages, surtout de l’Ethique, de la Lettre XVII et du TTP), ainsi qu’un certain nombre des principales interprétations de la notion spinozienne d’imagination, le livre présente plusieurs problèmes. Je n’insiste pas sur le fait que l’édition de référence employée est celle de Van Vloten et Land, ou que l’A. considère (p. 17) les Principes de la philosophie de Descartes et les Pensées métaphysiques comme deux ouvrages publiés conjointement, ou enfin qu’il ne prenne en considération pratiquement aucun des travaux publiés en Grèce sur Spinoza ces dernières années. Je signale seulement les principaux problèmes de l’ouvrage.

a) La traduction de certains termes (surtout adaequatus/inadaequatus et affectio corporis, puis intelligere et potentia agendi), problématique, demanderait au moins une justification. L’A. se contente de mentionner d’autres traductions possibles, sans justifier ses propres choix (p. 33, n. 1), ce qui est d’autant plus curieux que les autres chercheurs spinozistes en Grèce ces dernières années sont en général d’accord sur la traduction de ces termes.

b) Malgré la richesse de la bibliographie, l’A. n’exploite qu’un peu plus du dixième des livres et articles pourtant consultés (p. 300) ; il ne renvoie qu’à une trentaine d’entre eux et n’en discute longuement qu’une dizaine. Mais il est vrai que les commentaires qui ont retenu son attention comptent parmi les plus importants sur le sujet, étant donné que, outre les auteurs cités, il discute les arguments de Gueroult, Deleuze et Rousset. Toutefois, si on peut comprendre, à la limite, que l’A. ne connaisse pas les récents travaux sur la durée spinozienne (p. ex. p. 188-189), il paraît curieux qu’il ne semble même pas utiliser les nombreuses études, mentionnées dans la bibliographie, qui portent sur l’imagination ou l’imagination prophétique ou religieuse chez Spinoza ou, plus généralement, sur sa théorie de la connaissance ; du moins il n’y renvoie pas dans son texte.

c) Mais le problème essentiel du livre de Doïkos consiste dans sa thèse principale (cf. supra), ainsi que dans les thèses qui la soutiennent ou qui lui sont liées. Sa théorie ne paraît pas convaincante ; la façon dont il la formule manque souvent de clarté, l’emploi du vocabulaire est parfois incertain et fluctuant, certaines de ses thèses sont trop générales. Le livre aurait gagné à indiquer clairement son enjeu, à expliquer les conséquences de son interprétation de l’imagination pour notre compréhension de la pensée de Spinoza, notamment en ce qui concerne la théorie de l’affectivité et la théorie sociale et politique.

Yannis Prélorentzos