L’A. vient de présenter une nouvelle traduction du TTP avec, en regard, le texte latin établi par Gebhardt dans son édition de 1925. De cette édition restent le découpage et la numérotation des pages, signalée en marge. Il est remarquable d’avoir rendu accessible au lecteur italien le texte latin de l’édition de Gebhardt qui « a mis à notre disposition un texte et une étude sur le texte qui ont longtemps conservé un caractère décisif », même si le chercheur peut aujourd’hui consulter la nouvelle édition critique d’Akkerman (PUF, Paris, 1999).

La présente traduction est généralement soignée ; la subdivision des chapitres en paragraphes et sous-paragraphes avec titres du traducteur est très utile et simplifie certainement la lecture. Les annotations semblent avoir la même finalité ; elles tendent à résumer les noyaux problématiques du texte plus qu’à mettre en évidence ses stratifications, tout comme les fiches thématiques qui analysent certains rencontres philosophiques remarquables (évidemment Descartes, Hobbes, Maïmonide, mais aussi La Peyrère et Bacon). L’introduction mérite une brève analyse, en particulier pour ce qui concerne la reconstitution du contexte culturel d’où sort la figure de Spinoza : dans une histoire racontée au futur antérieur, Dini prépare l’arrivée du marrane de la raison par l’analyse des potentialités de désaccord qui pouvaient émerger de la culture marrane à travers les personnages d’Uriel da Costa, Juan de Prado et Isaac La Peyrère. Porté par cette reconstitution, il affirme que la philosophie de Spinoza fait partie du processus de sécularisation de l’ère moderne. Il vaut la peine d’analyser attentivement cette opinion. Si par sécularisation on entend une sorte de désenchantement du monde, cette opinion est tout à fait respectable ; si, au contraire, on entend par sécularisation la traduction dans les termes de la philosophie et de la politique modernes des contenus de la tradition judéo-chrétienne, comme chez Lowith qui voit dans ce concept la transposition en termes philosophiques de l’histoire de la doctrine de Joachim de Flore des trois âges comme sécularisation de l’ « eschaton », alors cette théorie me semble tout à fait trompeuse. L’équation modernité = sécularisation semble défendable à l’égard de la philosophie allemande de Lessing à Hegel jusqu’à Marx, mais ne semble avoir aucune efficacité heuristique en face de la philosophie de Spinoza en général et du TTP en particulier. Au contraire, c’est véritablement dans cette oeuvre que Spinoza élabore une théorie matérialiste de la tradition sans séculariser aucun concept théologique mais en utilisant et réélaborant ce qu’Althusser a défini (évidemment, en le construisant comme tel) comme le courant souterrain du matérialisme aléatoire : in primis, Lucrèce et Machiavel. La théorie de l’histoire et de la politique comme connaissance de l’enchevêtrement des niveaux différents de matérialité (des corps, des rites, de l’imagination, du langage, de la mémoire comme fragment naturel et comme enjeu politique) fait de la religion un phénomène totalement mondain, non pas dans le sens d’un « eschaton » sécularisé qui oriente et unifie le processus historique mais comme un système symbolique qui imprègne les habitudes d’une communauté politique, produisant des effets d’obéissance. A cet égard, il me semble très probable que Spinoza, face aux thèses « spinozistes » de Lessing, véritable paradigme de sécularisation, aurait partagé l’objection que Moses Mendelssohn lui adressa dans le Jerusalem : « Pour ce qui me concerne je n’ai aucune idée de l’éducation du genre humain […] On s’imagine une chose collective, le genre humain, comme s’il s’agissait d’un seul être vivant et l’on croit que la Providence l’aurait pour ainsi dire envoyé à l’école pour faire de l’enfant un homme. Au fond le genre humain, pour garder la nuance allégorique, est dans presque tous les siècles un enfant, homme et vieux en même temps, et cela en différentes parties du monde ».

Vittorio Morfino