Par cet ultime ouvrage, resté inachevé en raison de sa mort, B. R. revient sur ce philosophe peu connu, qui lui était de plus en plus apparu comme un moment incontournable de l’histoire de l’époque cartésienne. Si Geulincx (1624-1669) et Spinoza ont fait l’objet d’études comparatives, « le terrain de leur confrontation effective » a pourtant été négligé, alors qu’aucun de ces deux lecteurs de Descartes « ne pouvait ignorer l’autre dans cet univers hollandais où tout se retrouvait » (p.8). Il s’agit donc d’exposer et d’éclairer pour elle-même l’ensemble de cette philosophie mais aussi, dans le souci d’une génétique des systèmes, d’en apprécier la place, « relativement limitée », dans l’histoire de la philosophie et « son rôle, plus important qu’on ne le croit, notamment dans l’élaboration du spinozisme » (p.7).

Le point de départ de Geulincx, un cogito réfléchissant sur une Inspectio sui nous conduit au cœur de sa philosophie : de l’infinie variété des pensées que je trouve en moi, je ne saurais être la cause, parce que je ne sais pas comment cela se fait : « Quod nescis quomodo fiat, non facis », tel est l’axiome fondamental de cet occasionnalisme. Seulement « Spectateur », je dois reconnaître ailleurs, en un Dieu transcendant, l’« Auteur », l’« Acteur » et le « Moteur » de mes pensées et de mes actes. C’est encore dans sa physique, essentiellement cartésienne, que « le mécanisme sert d’argument pour un occasionnalisme à finalité théologique » (p. 82). Se trouve ainsi refusée aux corps toute force propre, toute cause immanente du mouvement et de sa conservation, lesquels restent la prérogative unique de Dieu, « Père des hommes » et ineffable de par son mode d’opération, car nous ne pouvons connaître comment se font les choses qu’il fait. Si, touchant la sagesse de Dieu, la similitude est grande avec les genres de « perceptions » du début du TIE, la séparation avec Spinoza se fait radicale, dès lors que Geulincx admet une contingence universelle toute subordonnée à la volonté divine ; et s’il approfondit le problème de la liberté de Dieu, c’est bien davantage celui de la liberté de l’homme que Spinoza développe. L’Éthique (le 1er Traité est le seul publié du vivant de Geulincx, en 1665), s’ouvre sur une révérence à la Raison naturelle (instrument de notre rectitude). L’occasionnalisme, propose alors B. R., ne serait pas l’essentiel chez Geulincx, « mais seulement l’instrumental, mis à la disposition d’un pur rationalisme » (p. 130). La raison se trouvant identifiée à la loi puis à Dieu, le problème de l’Éthique s’énonce en termes de légalité et de commandement. Mais Geulincx entend n’y traiter que de la Vertu, « Amour unique de la droite raison » et « de Dieu lui-même », amour d’obéissance, parce que pour agir activement, il est nécessaire d’obéir à Dieu. Tout amour de soi (cette Philautia tant appréciée par Spinoza) doit être exclu, car « là où tu ne vaux rien, ne veuille rien ». En conséquence, « toutes choses doivent être condamnées hormis Dieu et la Raison ». Dans cette morale de la subordination, l’Humilité est la vertu fondamentale ; contemptio sui, elle est mépris de soi au sens d’un rejet de tout souci de soi, en comparaison de l’amour de la raison. Il s’ensuit une doctrine de la Liberté comme « Service », servitude, fruit de la vertu d’Obéissance, et qui consiste à « faire parce que Dieu ou la raison le veut ». Le rapport de l’occasionnalisme et de la morale ayant pour ressort l’idée que la volonté de l’homme ne coïncide pas avec celle de Dieu, seule efficiente, l’homme n’est pas autonome parce qu’il est, au fond, dans le service de Dieu.

B. R. ne manque pas de mettre en évidence ici et là les défauts d’élucidation ou de démonstration. Il se demande si cette Éthique, où la raison se réduit à un service à Dieu, « est la bonne, et même simplement si elle est la vraie » (p. 136). Il peut aussi regretter que notre statut de Spectateur et que cette morale de l’humilité relèguent la politique en un lieu « secondaire et caché » – alors qu’avec le conatus, « toute la philosophie de Spinoza y contribue » (p. 170). Il interroge encore l’illusion, les dangers et les limites possibles de cette éthique de la pure intériorité, qui préconise « inconditionnellement un vouloir qui ne sait pas pouvoir » (p. 171).

Autant, estime B. R., « Geulincx avait connaissance des copies du début de l’Éthique qui circulaient alors assez librement » (p. 96), autant Spinoza était très certainement informé de l’Éthique I de Geulincx : en attesteraient plusieurs notes marginales du TTP comme la rédaction définitive de l’Éthique, qui voit s’effacer un lexique et des idées proches de ceux de Geulincx, présents dans la première version. Cet ouvrage permet de mieux connaître Geulincx, figure médiatrice dont la pensée, irréductible au seul occasionnalisme, trouve ses racines en Descartes et participe, le plus souvent « comme en miroir inversé », à la genèse du spinozisme.

Philippe Danino