Plutôt rares sont les travaux de philosophie comparée consacrés à l’étude des rapports que Spinoza entretient avec les auteurs de l’Antiquité, dont les livres représentent pourtant une partie importante de sa bibliothèque. Est-ce parce que la plupart d’entre eux n’étaient pas des philosophes ? Est-ce parce qu’il irait de soi que le spinozisme ne se comprend qu’à la lumière de la philosophie moderne, et notamment post-cartésienne ? Quoi qu’il en soit, l’ambition de ce volume des Studia Spinozana qui propose plusieurs voies de réflexions, aussi diverses que suggestives, essentiellement dans les six articles de la première partie de l’ouvrage, mérite qu’on la salue.
Dans le premier d’entre eux, Françoise Barbaras s’interroge sur la nature de la nécessité et sur le rôle du mécanisme chez Spinoza et Démocrite, à partir de l’intuition selon laquelle le premier rencontre le second dans sa conception de l’unité de la cause en Eth. I ; l’A. parvient à l’idée que Spinoza « fonde l’éthique sur la physique cartésienne qu’il connaît et qu’il admire, mais caviardée par Démocrite » (p. 17), puis étudie ce caviardage à différents niveaux de la doctrine des corps en Eth. II, c’est-à-dire à travers les concepts du pénétrable et de l’impénétrable, du vide et du plein, etc. Dans le deuxième, Céline Lacroix s’emploie à étudier la signification de la notion de providence, qui fait le lien entre Dieu (ou l’un) et le monde, parallèlement chez Spinoza, où elle disparaît derrière le concept d’« expression », et chez Proclus, où elle est prend valeur de « communication » : à la différence de l’immanente « expression », la « communication » suppose une différence qui laisse l’un en retrait des êtres dont il est la source et qui peut faire de la providence proclusienne un don véritable. Jacqueline Lagrée de son côté, après avoir posé des limites aux tentatives de rapprochements textuels entre Spinoza et Plotin, qu’il n’a sans doute pas lu, repère un certain nombre de « correspondances structurales » et d’« oppositions » entre les deux auteurs, puis, au terme d’une confrontation très précise, conclut à leur proximité sur une question particulière, celle de l’amour de Dieu (que celui-ci soit « amour de l’Un » ou « amor Dei intellectualis »). Odysseus Makridis rapproche ensuite Spinoza du Calliclès du Gorgias dans la mesure où, par leur rejet commun de ce que l’A. appelle l’« hédonisme classique », ils identifient tous les deux le droit avec la puissance (p. 73) ou avec le pouvoir (p. 90) pour promouvoir une philosophie du droit naturel libérale et inégalitaire. Le quatrième article, de Pascal Séverac, confronte les philosophies stoïcienne et spinozienne sous l’angle du concept de convenance (convenientia) : s’il y a convenance dans le stoïcisme (Cicéron, Sénèque puis Zénon sont évoqués), elle est avec soi-même, dans la mesure où le stoïcien ne vise pas une fin extérieure et qu’à tout âge il éprouve une conciliation (conciliatio) avec lui-même ; au contraire la progression intellectuelle à laquelle l’éthique spinoziste nous invite exige de nous une « nécessaire rupture existentielle » (p. 109) pour prétendre à la sagesse. L’idée de convenance n’est toutefois pas abandonnée dans le spinozisme, puisqu’elle resurgit au niveau interindividuel. Aristotélis Stilianou étudie enfin le rapport de Spinoza aux historiens classiques : il commence par relever l’ensemble des citations qu’il a pu en faire et qui se trouvent toutes soit dans le TTP soit dans le TP ; puis il montre qu’il ne s’en sert pas seulement pour l’information qu’ils lui fournissent. Deux auteurs ressortent particulièrement à cet égard : Flavius Josèphe, que Spinoza utilise pour apporter un point de vue décalé et non-chrétien sur les évènements historiques interprétés par l’Écriture Sainte ; et Tacite, dont la pensée a influencé la réflexion politique de Spinoza (comme l’a déjà montré Étienne Balibar dans son article sur « la crainte des masses »).
Parmi les autres parties qui composent ce volume-patchwork, on retiendra également l’article de Paul J. Bagley qui s’interroge sur la signification du salut dans le TTP et surtout celui, très suggestif, de Stefan Büttner (« Ein ‘Kreis’ voller Mißverständnisse ») qui propose de comprendre le scolie de Eth. II, 8 à partir des Éléments d’Euclide (III, 35).
Ce volume 12 des Studia Spinozana, qui est aussi le dernier à ce jour, est donc aussi riche que les précédents ; et l’on ne peut que souhaiter que l’entreprise soit poursuivie.
Frédéric Manzini