Ce recueil d’articles témoigne de l’intérêt porté à la philosophie de Spinoza, et plus particulièrement à son anthropologie, au Québec et au Canada. Il s’ouvre sur un article de Paola De Cuzzani qui s’attache à montrer que l’anthropologie de Spinoza s’établit sur un « déplacement ». En tant que « partie de la Nature », l’homme perd le privilège illusoire d’occuper une place particulière dans le dessein divin. Dès lors, il ne peut prétendre à une connaissance complète de la nature, les catégories éthiques comme le bien et le mal deviennent relatives, et sa puissance ne peut se déployer que sur le fond de sa servitude. Cependant, l’inscription de l’homme dans la nature ne le condamne pas à l’impuissance ; au contraire, l’homme, en vertu de son statut de mode, est puissance de transformation de soi et du monde. Tandis que l’article de Bruce Baugh s’efforce de montrer la cohérence de la théorie spinoziste du temps à partir de la lecture qu’en fait Deleuze, celui de Steven Nadler aborde la question du rapport que Spinoza entretient avec le rationalisme juif médiéval. Plus précisément, l’auteur se propose de montrer que Spinoza, tout en s’attaquant à un type de théodicée très présent dans la philosophie juive médiévale, n’opère pas pour autant de rupture radicale avec ce courant. Sa conception du bonheur et de la connaissance est en effet fortement influencée par sa lecture de Gersonide et Maïmonide. Il n’en demeure pas moins que Spinoza nie l’immortalité de l’âme en interdisant par de multiples voies (que l’auteur examine) de penser une individualité de l’âme après la mort. De son côté, Jacques-Henri Gagnon repère dans la quatrième partie de l’Ethique une vaste problématique qui s’articule autour de la question de l’akrasia dont il commence par souligner l’importance dans toute éthique avant de montrer de quelle façon l’adoption par Spinoza de l’ordre géométrique impose un « régime de lecture » qui intervient comme un remède à ce problème. Syliane Charles insiste ensuite sur « la joie comme ressort du progrès éthique » chez Spinoza. L’auteur soutient la thèse selon laquelle le deuxième et le troisième genre de connaissance ne sont qu’une même connaissance, la seconde n’étant que la modification de la première. Cette hypothèse présente des difficultés de l’aveu même de l’auteur, mais l’importance de la joie dans la progression éthique en général invite à faire du troisième genre de connaissance « l’expérience affective » du second. Rose Goetz fait, quant à elle, un sort à la « place de l’éviction et de la fuite dans le perfectionnement éthique ». Si l’impératif d’écarter la tristesse (tristitiam amovere) est constitutif du conatus et se manifeste dans la destruction, l’évitement (amovere), l’abstention (abstinere) et l’expulsion (melancholiam expellere), il n’en demeure pas moins qu’il faut distinguer entre la fuite aveugle et « la fuite opportune qui vaut une victoire ». L’article d’Andrea Zaninetti est consacré à l’originalité de la conception spinoziste de l’imagination. Après avoir montré que le mécanisme de projection imaginatif est « inconscient, différentiel et clos », il établit que ce processus de projection est d’autant plus dangereux qu’il se déploie dans les relations intersubjectives. Laurent Bove reprend certaines des analyses qu’il a menées dans son livre La stratégie du conatus en montrant de quelle façon l’étude de l’histoire de l’État hébreu dans le TTP, comme « auto-organisation du corps collectif », a contribué à l’élaboration par Spinoza du concept de conatus. Toujours concernant le TTP, Jacqueline Lagrée s’intéresse à la « tradition herméneutique » dont il relève et montre que Spinoza s’y appuie sur une distinction entre le sens (vrai) et la vérité, qui apparaît dans la Logique de Clauberg avant d’être transformée par L. Meyer. Spinoza, à la différence de Meyer, propose une méthode d’interprétation de l’Écriture qui repose sur une exégèse linguistique et historique conduisant à la bonne compréhension pour tous du sens vrai (qui doit suffire à la pratique de la vertu et donc au salut) mais pas nécessairement à celle de la vérité. Enfin, Elhanan Yakira a choisi d’adopter une perspective particulièrement originale, puisqu’elle consiste à passer outre le quasi silence de Husserl à l’endroit de Spinoza pour se demander pourquoi il n’a pas vu en lui un « précurseur de sa propre critique du dualisme cartésien », et pour proposer une lecture de la philosophie spinoziste à partir de la notion d’intentionnalité que pourtant elle rejette.
Cécile Nicco-Kerinvel & Frédéric Manzini