Spinoza donne une fondation rationnelle à un système dépourvu de normes universelles d'action. Cette position en partie problématique est solidaire d'une nouvelle conception du droit. Comme on le sait, Spinoza prend position contre la pensée hobbesienne déterminée par un passage allant de l'état de nature (« animalité ») à la société civile (« humanité »). Spinoza rejette fermement la distinction entre droit de nature et droit civil au profit du seul droit naturel (TTP XVI ; TP III, 3; Lettre L) qui exprime la puissance (potentia) de chaque individu. « Le droit naturel de la Nature entière et conséquemment de chaque individu s'étend jusqu'où va sa puissance, et donc tout ce que fait un homme suivant les lois de sa propre nature, il le fait en vertu d'un droit de nature souverain, et il a sur la nature autant de droit qu'il a de puissance. » (TP II, 4) La libre expression de la potentia multitudinis comme capacité d'affectabilité vise précisément à déjouer la logique du pouvoir (potestas) exercé de l'extérieur sur les volontés.

Spinoza et la norme contient les actes d'un colloque organisé en mars 1998 à la Sorbonne. Les auteurs interrogent cet aspect de la pensée spinoziste où les normes universelles semblent laisser place à un strict relativisme des valeurs. Comme le sou-ligne Jacqueline Lagrée en présentation, le livre ne se donne pas comme « une résolu-tion définitive de la question mais bien comme un chantier ou plutôt un laboratoire de questions vives destiné à susciter d'autres mises à l'épreuve du système spinozien dans son historicité comme dans sa pérenne actualité. » Les contributions sont ins-tructives à plusieurs niveaux. On rappelle, entre autres, que norma a une signification intrumentale et désigne étymologiquement l'outil de mesure (l' « équerre ») sans prétention universelle ou valeur dogmatique (B. Rousset, seule communication non présentée au colloque de la Sorbonne). D'autres sections adoptent une perspective philologique. On remarque que les quatre occurrences du terme norma dans l'Éthique concernent l' « idée vraie » et non la question de l'agir pratique (J.-M. Beyssade). Des conclusions similaires sont tirées de l'analyse des images et notions communes (L. Vinciguerra). Une autre partie, finement menée, classifie les différents types de nor-mes (gnoséologique, ontologique, métaphysique, etc.) à l'œuvre dans le Traité de la réforme de l'entendement (L. Hamlaoui). La différence entre lois descriptives et règles normatives fait également l'objet d'une étude (O. Nachtomy). Une place importante est réservée au caractère proprement affirmatif du relativisme spinoziste qui soutient le caractère auto-poétique du vivant. Une contribution aborde ainsi la définition spinoziste des corps par leur capacité d'affectabilité (F. Barbaras), tandis qu'une autre tisse des rapports éclairants entre la norme immanente spinoziste et la définition par Canguilhem de la santé comme « possibilité de tolérer des infractions à la norme habituelle et d'instituer des normes nouvelles » (G. Le Blanc et P. Severac). Un développement concerne l'incontournable exigence de la norme qui peut cependant être conçue soit comme devoir à accomplir (transcendance, absolu) ou pouvoir à réaliser en fonction de ce qui est bon pour un rapport particulier (J. Lagrée).

Cet ouvrage stimulant soulève plus de questions qu'il n'en résout. Mais c'est la nature même de cette forme de publication que de ne pas prétendre à l'exhaustivité et de ne pas soutenir de thèse directrice. Le travail consiste plutôt à explorer sous plusieurs angles le thème de la norme chez Spinoza en utilisant les sources les plus variées du corpus. À cet égard, il serait facile de critiquer l'absence de certaines perspectives. Mais il demeure impossible de les couvrir toutes. Nous soulignons simplement la pertinence d'un tel ouvrage pour le contexte contemporain en rappelant, par exemple, que le débat entre le projet de définition des normes universelles d'action par Habermas et l'élaboration d'une éthopoétique de l'existence par le dernier Foucault demeure ouvert. L'avantage de Spinoza semble ici résider dans sa capacité à maintenir l'exigence de la norme et à favoriser la libre expression de la potentia multitudinis en pensant « l'immanence de la norme », un principe paradoxal, mais en apparence seulement, que l'ouvrage dirigé par Jacqueline Lagrée contribue à démystifier.

Alain Beaulieu