Publiés la même année et chez le même éditeur, les deux ouvrages de F. Zourabichvili (cf. compte rendu précédent) sont en réalité deux volets complémentaires d’une grande enquête philosophique sur la notion de « transformation ». Mais, tandis que le premier ouvrage s’attachait surtout au traitement spinozien des notions de « forme » et de « réalité formelle » dans la perspective d’une « physique de la pensée », et concernait donc principalement les plans de l’être et de la connaissance, celui-ci aborde la question de la « transformation » d’un point de vue plutôt anthropologique et politique.
On retrouve dans cet ouvrage la même qualité d’attaque que dans le précédent : un problème véritablement central pour une philosophie est mis en évidence et abordé sous un angle à la fois original et naturel. Le problème de la « transformation », en effet, est particulièrement aigu chez Spinoza (31), puisque l’éthique et la politique consistent à transformer des comportements au moment même où la raison qui les soutient reconnaît que chaque chose singulière « persévère dans son être » : si bien que, historiquement, ont toujours coexisté des spinozismes « de gauche », insistant sur la transformation éthique et politique au point de voir en Spinoza un théoricien de la « libération » ou de la révolution, et des spinozismes « de droite », insistant au contraire sur le nécessitarisme et le fixisme de la doctrine. Or, le pari conceptuel lancé par l’A. est ici de montrer qu’on trouve dans le traitement spinozien de la notion « d’enfance » le moyen d’échapper à un tel type de dilemme, et de produire une conception originale et viable du registre de la « transformation » chez Spinoza (perfectionnement, réforme, mutation, changement, formation, apprentissage, pédago-gie, et croissance).
Associer une réflexion sur l’enfance et une réflexion sur la transformation, c’est un geste au fond naturel : mais découvrir les deux et révéler leur lien au cœur même de la philosophie de Spinoza était original et inattendu, tant aisément on se persuade que l’enfance est pour Spinoza un objet de peu d’intérêt. Le livre de F. Zourabichvili fait définitivement tomber un tel préjugé, en montrant la constance et l’originalité des propositions spinozistes sur l’enfance, et renouvelle à ce titre véritablement notre lecture de Spinoza. L’ouvrage se compose, non pas de trois « parties », mais de trois « études », qui convergent toutes au foyer conceptuel de la « transformation » sans pour autant constituer une démonstration unique. La première étude, consacrée à la question de la « transition éthique » dans le Court Traité et dans le Traité de la Réforme de l’Entendement, montre comment « le schéma traditionnel de la conversion » est « repensé » (32) dans ces deux traités. Les thèmes classiques et à résonance religieuse de la « deuxième naissance » ou de la « régénération » sont présents dans le Court Traité, mais disparaîtront de l’Éthique, « bien qu’elle jette les linéaments d’une logique du salut » (50). Le Traité de la Réforme de l’Entendement s’ouvre sur le récit d’une « conversion » et sur l’évocation par Spinoza d’une « nature humaine plus forte ». L’A. ne voit cependant pas là les marques d’un désir de « changement d’essence » (87), mais plutôt le retour d’une « position imaginaire de soi (essence rêvée) » à sa « position naturelle (essence réelle) » (88). Tout en accordant beaucoup à de telles analyses, je resterais néanmoins plus réservé, ici, sur le « conservatisme » de Spinoza : car il y a dans ces textes, comme en V 39 et en bien d’autres passages, une dimension prométhéenne et une aspiration moderne au dépassement de la finitude humaine (comme dans la 6e partie du Discours de la Méthode) assez explicites, me semble-t-il, pour devoir être entendues.
La « deuxième étude » (« L’image rectifiée de l’enfance ») constitue le cœur et le meilleur de l’ouvrage. L’A. s’y attache à « rectifier » l’image que nous nous faisons de l’enfance chez Spinoza, en montrant qu’il s’agit chez lui d’un thème rien moins que « marginal » (91) et rien moins que banal (95 et suiv.). L’A. montre excellemment comment Spinoza, conformément aux principes énoncés dans le Traité Politique (« ne pas rire, ne pas déplorer, ne pas maudire, [...] mais comprendre »), évite sur l’enfance aussi bien le discours de la « misère » que celui de la « pitié » ou de la « privation » (117-124, 131) pour faire au contraire « de l’enfance et même de la petite enfance la condition commune des hommes » (120), si bien que l’enfance devient chez lui « l’enjeu principal de la philosophie » (124, 144). On ne s’étonne donc pas de retrou-ver sous la plume de l’A., visiblement inspiré par le sujet, la fameuse formule par laquelle Nietzsche avait résolu à sa façon la contradiction de toute « métamorphose » : « la philosophie », ainsi, n’a pas à « nous humilier en nous regardant comme de grands enfants », mais à nous apprendre « qu’il faut pour ainsi dire devenir l’enfant que nous étions », etc. (127).
La « troisième étude » enfin (« puissance de Dieu et puissance des rois ») montre comment la refonte spinoziste de la notion de « transformation » lui ouvre la voie « de la critique et de la subversion de l’ordre théologico-politique » (32). À travers de très suggestives analyses du Traité Politique (et notamment de VII 22) émerge peu à peu la figure de la « multitude libre », que Spinoza semble avoir privilégiée en présentant surtout des peuples en train de s’affranchir (257, 260). Et, autant Spinoza se montre toujours méfiant et pessimiste devant les « révolutions », autant les guerres d’indépendance, et « l’amnésie collective positive » qu’elles procurent au moins momentanément (260) peuvent donner une idée de ce « conservatisme paradoxal », qui ne consiste donc pas, bien évidemment, à « conserver ce qui existe » (car un tel conservatisme n’aurait rien de paradoxal), mais à « faire exister ce qui se conserve » (262) : une sorte de régénération ou de confirmation de soi de l’existant, donc, tirée par l’A. dans les toutes dernières lignes de l’ouvrage vers l’idée de « création », sans doute dans une perspective nietzschéenne ici peut-être un peu violente, mais qui ouvre les yeux sur le texte et en rafraîchit l’approche, comme l’ensemble de cet excellent ouvrage.
Charles Ramond