L’ouvrage de Paola Grassi se propose d’insérer le discours spinozien sur l’imagination dans une perspective plus ample, celle de la notion contemporaine d’imaginaire, au sens spécifique que lui donne la réflexion de Paul Ricoeur. A travers une analyse soignée, l’auteur met donc en lumière le dialogue privilégié que Ricoeur n’a cessé d’entretenir avec la philosophie spinozienne. Avant Freud, Nietzsche et Marx, les trois célèbres maîtres du soupçon, Spinoza, selon le philosophe français, a dressé « face à l’illusion, à la fonction fabulatrice, […] la rude discipline de la nécessité ». La leçon de Spinoza est la suivante : « On se découvre d’abord esclave, on comprend son esclavage, on se retrouve libre dans la nécessité comprise. L’Ethique est le premier modèle de cette ascèse que doit traverser la libido, la Volonté de Puissance, l’impérialisme de classe dominante. » (RICOEUR, De l’interprétation, p. 46). C’est précisément à la pointe de cette lecture que se place la réévaluation d’un aspect fondamental de la pensée spinozienne, la question du troisième genre de connaissance, lu comme « paradigme de la réunion avec un soi originaire, et l’interprétation de la gnoséologie spinozienne comme paradigme d’une éthique qui correspond à l’adhésion progressive de l’homme à sa propre condition ontologique, laquelle s’identifie à la tension spécifique - le conatus spinozien - vers la nouvelle appropriation de soi » (p. 54-55). La connaissance est donc simultanément la construction d’une vie éthique « interprétable comme l’immersion progressive du sujet – qui imagine, se rappelle, connaît, agit - dans l’humus vital de l’affectivité » (p. 70), comme l’immersion du sujet dans cet imaginaire dont les différentes figures (fiction, préju-dice, imagination, présages, fantômes et prophéties, où l’analyse met en jeu le rapport entre Spinoza et le judaïsme) sont décrites d’un point de vue analytique dans les chapitres centraux du livre. Alors que l’individu de Descartes va vers ses propres possibilités existentielles en croyant qu’il est en mesure de les maîtriser, « l’individu de Spinoza […] s’ouvre au possible de son propre vécu existentiel à l’intérieur même, au cœur du déterminisme ; il sait, il prend progressivement conscience, qu’il ne peut, d’un point de vue structurel, gouverner aucune détermination » (p. 186-187). Comme Ricoeur le synthétise parfaitement, « la perte des illusions de la conscience est la condition de chaque nouvelle appropriation du sujet réel » (Le conflit des interprétations, p. 259). Pour conclure, il pourrait être intéressant de se demander, et la question s’adresse davantage à Ricoeur qu’à l’auteur, si la notion de nouvelle appropria-tion de soi a du sens chez Spinoza, dès lors que le sujet spinozien n’est pas un soi originaire : la trame du sujet de l’imaginaire, ou aussi sujet assujetti à l’imaginaire, me semble entièrement tissée avec les fils de l’altérité. En ce sens, l’expression « construction de soi » paraît plus appropriée pour décrire le passage, dans la trame origi-nairement « transindividuelle » des passions, de la passivité à l’activité de l’individu, c’est-à-dire à la possibilité d’être une cause adéquate de ses propres actions.

Vittorio Morfino