L'ouvrage de Stenzel est une étude exhaustive et objective sur la lecture de Spinoza par Brunner. Etude remarquable qui montre le caractère très particulier et insistant d'une lecture, commandée tout entière par l'appropriation subjective, qui s'est étendue sur toute une vie, l'imprégnant de part en part et profondément. Pour Brunner – de son vrai nom Leo Wertheimer – isssu du milieu juif orthodoxe de Hambourg, rigoureux mais tolérant, Spinoza devint dès l'adolescence l'idéal presque héroïque de l'exercice libre de la pensée, celle sur Dieu plus que tout, laquelle entraîne une métamorphose dans le régime des passions et dirige vers la vie libre. Brunner, dont toute la pensée était conduite par l'intérêt pratique – et politique par là même, l’auteur prônant avec conviction un nationalisme allemand réfléchi –, trouva chez Spinoza, puis dans le Christ, Moïse et Socrate, les figures incomparables de la libération de toutes les autorités religieuses et philosophiques dites scholastiques. Il avait pour idéal une vie unifiée par la raison ouverte, hors des contrôles de toute loi, ici surtout juive, et des juridictions de la raison, ici surtout Kant, rigide et pitoyable. Le Christ devint le symbole de l'amour mystique, Spinoza celui de la libération intellectuelle qui est tout aussitôt, dans une lutte difficile, celle de la conduite de la vie. Brunner connaissait bien Spinoza et les sources ; mais pour lui la vie était indissociable de la pensée, qu'il ne fallait pas disjoindre ; Spinoza est exemplaire précisément sur ces deux plans non séparés. Cette interprétation, qui rappelle celle des romantiques, Jacobi surtout, rendait son auteur assez indifférent aux débats plus serrés des savants que Brunner trouvait stériles. « L'ermite » qu'il voulut être eut de nombreux disciples, notamment dans les milieux aux frontières du hassidisme. Mais hormis des contacts épisodiques avec Nordau, Rathenau, Lou Salomé, Gebhardt même, Brunner se maintint à l'écart de toute vie publique. Le caractère pathétique et violemment polémique de la référence à Spinoza fait de Brunner le témoin exemplaire d'une réception de Spinoza qui n'est pas rare, même si elle est souvent plus discrète. Stenzel propose une lecture lente et fouillée d'un itinéraire où s'expriment les tensions les plus intimes d'une vie et d'une pensée, désireuse d'idéal et parfois prisonnière de projections, assez faciles à déchiffrer mais hâtives.
Guy Petitdemange