Les convergences entre le spinozisme et l’économie sont un terrain aussi prometteur qu’encore peu défriché. C’est donc à un travail de pionnier que se livre Frédéric Lordon, économiste au CNRS, en sollicitant la pensée spinoziste pour rendre raison de la logique à l’œuvre dans les développements les plus récents du capitalisme — en l’occurrence dans les efforts de prédation réciproque auxquels se sont livrées la Société Générale, Paribas et la BNP à travers les spectaculaires OPE (Offres Publiques d’Échange) de 1999.
L’ouvrage se compose de trois pans. Une chapitre inaugural, intitulé « Le conatus du capital », pose les bases théoriques d’une analyse qui utilise la pensée de Spi-noza « comme un instrument philosophique permettant de penser le monde social » (p. 12). L’auteur y présente les mutations récentes du capitalisme comme manifestant l’hégémonie acquise par le capital financier (défini par la fluidité absolue de ses investissements, qui ne se déterminent qu’au vu d’un seul critère : la maximisation des retours) sur le capital entrepreneurial (défini par son attachement au destin d’une firme particulière ou d’un projet industriel spécifique). Traduit en vocabulaire spinoziste, cela revient à opposer un conatus entrepreneurial à un conatus financier (ou patrimonial) du capital. Le stade le plus récent du capitalisme se caractérise ainsi par une modalité de persévérance dans l’être dont l’auteur met bien en lumière la nature complexe et retorse : pour survivre, le conatus entrepreneurial a désormais besoin de faire appel à des fonds que seul peut réunir un conatus financier qui — de par la facilité avec laquelle il gère dans la quasi-instantanéité ses investissements et ses désinvestissements — sape le minimum de stabilité dont ont besoin les entreprises pour persévérer dans l’être…
Un deuxième pan du livre, intitulé « Les stratégies du conatus » en référence au livre déjà classique de Laurent Bove, poursuit ce travail de théorisation qui sollicite et fait converger les outils bourdieusiens et les concepts spinozistes. A travers des références plus directement ancrées dans « la chamaillerie des trois banques » apparaissent alors d’autres points forts de l’analyse : les stratégies du conatus qui constituent l’essence de la « rationalité économique » ne garantissent nullement l’optimisation des processus productifs, mais semblent se résorber tout entières en des chocs d’egos, des appétits de puissance, des hypocrisies rhétoriques — soit précisément en ces vices inhérents à la politique dont la rigueur de la logique économique était censée nous protéger. Spinoza est ici mis au service d’une entreprise de démystification qui est pleinement dans la ligne de sa réflexion sur la religion. Avec ce livre, Frédéric Lordon pose les bases d’un Traité Économico-Politique qui, comme le TTP, nous permettrait de remettre à sa juste (et modeste) place cette religion des temps post-modernes qu’est l’économie néoclassique.
Une dernière partie, qui occupe presque la moitié du livre, suit alors dans tous ses rebondissements ce choc des conatus singuliers qui a ébranlé le monde de la finance française en 1999. Le théoricien prend ici la plume (pleine d’humour) du jour-naliste pour nous faire pénétrer dans les coulisses d’un drame qui se lit comme un roman policier… En dépit de cette division générale en trois pans, ce qui caractérise le texte, c’est avant tout un constant mouvement de va-et-vient entre les dimensions les plus concrètes de ces OPE, les rationalisations leurrantes s’autorisant de l’économie néoclassique et la réinscription démystifiante de ces actes et de ces dis-cours dans le cadre spinoziste.
Livre d’actualité (quasi immédiate) s’il en est, La politique du capital est aussi un ouvrage fondamental. Il pose les premiers jalons « d’un programme qui pourrait être beaucoup plus général et affirmerait la possibilité de sciences sociales spinozistes » (p. 13). Il y a là un champ qui demande à être exploré d’urgence — que ce soit pour étudier les rapports (plus étroits qu’on ne le croit généralement) entre la tradition spinoziste et le développement historique de la pensée économique, pour puiser dans l’œuvre spinozienne des instruments analytiques capables de nous faire saisir les raisons et les causes des comportements économiques que travestissent les imaginations néolibérales, ou encore pour construire, à partir de la dimension éthique de la pensée spinoziste, « une politique normative qui recherche les institutions susceptibles de composer les conatus et d’en tirer ‘le pouvoir de la multiplicité’ » (p. 12).
Yves Citton