Cet ouvrage représente la première tentative sérieuse d'interprétation théorique du rapport entre Spinoza et Machiavel. Dans le premier chapitre, V. Morfino analyse l'image et la fonction théorique de Machiavel dans les livres de la bibliothèque de Spinoza. Il rejette toute reconstruction inspirée par l’idée d'une unité expressive de la pensée de l’auteur, pour lui préférer la « matérialité sans aucun centre et aléatoire des langages et des traditions différentes, sans chercher à réduire leur complexité » (p. 50). Désignant l'atomisme et, justement, Machiavel l'acutissimus comme sources de ce que Althusser a appelé le « courant souterrain du matérialisme », il circonscrit le Kampfplatz philosophique au sein duquel Spinoza se positionne. Les concepts-clés de l'ontologie politique de Machiavel sont repris et intégrés par Spinoza dans son propre système. Aut virtus, aut fortuna devient le coeur d'un système étranger à toute philosophie de l'histoire, inscrivant – comme le dit Morfino – « l'action humaine dans le champ complètement intelligible de la nécessité » (p. 63).
Le deuxième chapitre est consacré à l'analyse de la « présence implicite » de Machiavel dans les textes de Spinoza, en particulier dans le Traité théologico-politique. L'analyse de l'ontologie de l'histoire démontre comment la dette de Spinoza envers Machiavel ne se limite pas au champ de la politique mais investit aussi la métaphysique. Ce qui les rapproche, c'est la conviction que l'histoire – à travers la matérialité et la force de l'imagination – se développe uniquement par le biais de rapports de force immanents. Dans le troisième chapitre, Morfino aborde plus avant les effets que la rencontre entre Machiavel et Spinoza a produits sur les concepts de causalité et de temporalité. L'hypothèse est que le concept de causalité a connu une évolution, dans la pensée de Spinoza, grâce à une confrontation avec le champ historico-politique, et plus particulièrement avec la théorie machiavélienne de l'histoire comme intersection, relation, composition aléatoire de fortune et de vertu. Dans la première phase de son élaboration, dans le Tractatus de Intellectus Emendatione, Spinoza avait cons-truit une idée de causalité fondée sur le concept de « série », qui représente l'ordre nécessaire d’une concaténation d'essences singulières. L'existence comporte unique-ment des relations accidentelles qui ne peuvent être connues de façon adéquate, alors que l'essence peut exprimer le principe d'un ordre nécessaire qui émane de la série des choses fixes et éternelles. La rencontre avec la théorie machiavélienne de l'histoire mène Spinoza à élaborer une nouvelle conception de la causalité, où l'idée de série se voit remplacée par celle de « connexion ». L'essence des choses n'est plus une monade autonome et indépendante, mais « réside dans le fait accompli des relations et des circonstances qui ont produit cette existence ». L'ordo sive series se voit progressivement remplacé par un ordo sive connexio, qui fait que « la cause perd [...] la simplicité du rapport d'imputation juridique pour atteindre la pluralité structurale des relations complexes avec l'extérieur » (p. 153). La conception machiavélienne de l'histoire, d'après Morfino, a contribué à la formation d'une « ontologie de la relation » caractérisée par le « primat de l'aléatoire sur toute théologie et téléologie de la Cause ». Le quatrième et dernier chapitre reprend les conclusions théoriques du troisième pour développer ce que Morfino appelle une « antiphilosophie de l'histoire », c'est-à-dire l'opposition à tout idéalisme dans la conception du temps historique. Contre l’idéalisme, Spinoza emprunte à Machiavel afin de « mettre en pièces » la logique simple de la série en faveur d'une logique plus complexe de la connexion. Machiavel avait déjà réagi à l'idée d'un cours de l'histoire, repoussant également l'idée d'un législateur agissant « d’un seul coup », en faveur d'une conception de la temporalité fondée sur la puissance de l'occasion. La richesse théorique de ces conclusions est bien visible, selon Morfino, dans la méthodologie spinozienne d'interprétation des Saintes Ecritures et, plus généralement, dans sa conception de la temporalité qui exclut toute philosophie de l'histoire en faveur de la matérialité de la mémoire et de la contingences des rencontres.
Filippo Del Lucchese