Après sa monumentale biographie de Spinoza (Spinoza, a life, Cambridge UP 1999), S. Nadler nous offre ici une élucidation à la fois historique et surtout philosophique de la brutalité du herem qui frappa Spinoza en 1656. L’A. avait déjà traité de cette question dans son livre précédent mais de façon plus historique. Il s’attache ici à l’examen de l’arrière-plan philosophique et politique des thèses de Spinoza contre l’immortalité personnelle de l’âme humaine et à la sévérité de la condamnation de ces thèses. La première étape consiste à faire l’historique de l’apparition de la croyance en l’immortalité de l’âme avec Enoch et le second Esdras, c'est-à-dire des auteurs influencés par la philosophie hellénistique, phénomène amplifié par la période rabbinique et notamment par Maïmonide, développant une conception dualiste permettant de penser une survie de l’âme après sa séparation d’avec le corps. L’intérêt du livre réside à mon sens, moins dans la présentation des arguments de Spinoza contre l’immortalité de l’âme au profit de l’éternité de sa partie rationnelle (ch. 5 et 6 sur la différence entre éternité et immortalité et sur la vie selon la raison), parce que ces thèmes ont déjà été fort étudiés par les commentateurs récents, que dans l’exposition très claire des positions de la philosophie juive, notamment Maïmonide et Gersonide, philosophes dont l’A. montre que les thèses de Spinoza ne sont que le prolongement logique. Si l’analyse des thèses philosophiques occupe la majorité du volume, Nadler montre aussi les racines politiques de la condamnation de Spinoza, après celle d’Uriel da Costa : les membres de la communauté juive d’Amsterdam étaient les descendants de marranes portugais qui avaient été élevés dans la foi catholique, laquelle accorde une importance décisive à la question de l’immortalité et de la récompense ou punition post mortem. Tant en raison de leurs modes de pensée hérités d’une longue im-mersion dans le christianisme qu’en raison du souci de ne pas heurter de front les milieux calvinistes qui leur assuraient une liberté de culte rare en Europe, les chefs de la communauté d’Amsterdam ne pouvaient pas ne pas condamner Spinoza en 1656 ou, pour le dire avec S. Nadler : Amsterdam était bien le dernier endroit pour un Juif où se permettre de nier l’immortalité de l’âme.

Un livre alerte, instruit, savant sans être jamais pédant, qui marque bien les enjeux culturels de la querelle et plus fortement encore les enjeux philosophiques et religieux de la position adoptée sur la nature et le devenir de la pensée en l’homme ; bref un livre stimulant et passionnant.

Jacqueline Lagrée