Cet ouvrage, composé de cinq essais ayant pour thème la liberté, explore le noyau de la sagesse spinozienne, soit la liberté entendue comme libération de ce qui l'empêche. Opposant cette sagesse de liberté à celle, vichienne, reprise de Cicéron puis chrétienne, fondée sur la peur (crainte des dieux), Cristofolini travaille la question de la peur chez Spinoza, dont il affirme l'héritage épicurien qui vise, au contraire, à libérer de la peur.
Ainsi, partant du thème de la peur de la solitude (TP VI, 1) l'auteur reprend la question de la peur, supposée fondatrice de la société et de l'Etat chez Hobbes, soit la peur de la mort violente qui pousse les hommes de la multitude à passer, tous avec tous, un contrat érigeant un pouvoir commun susceptible de les tenir en respect, assurant ainsi la sécurité, nécessité première. Puis il étudie ce qu'en dit Spinoza qui, après Hobbes, reprend le point de départ de son analyse pour la transformer. Spinoza, à vrai dire plus aristotélicien, conçoit la nécessité de s'unir comme nécessité de s'entraider : par nature les hommes ne désirent pas l'état de nature mais l'état civil, en somme désir naturel de société et non choix contraint par la peur comme chez Hobbes, qui débouche sur la soumission au pouvoir.
Alors qu'en est-il de la peur, passion triste selon l'Ethique ? Serait-elle susceptible d'être le facteur décisif de la constitution politique, parce que la sécurité est une nécessité première et la liberté une nécessité seconde, comme il se dit couramment ? Sachant que l'affect a pour caractère l'inconstance, la peur est une tristesse inconstante, de même que l'espoir est une joie inconstante. Inconstance qui peut se traduire par « ambiguïté », parce qu'il n'est pas de peur sans espoir et inversement (la peur est espoir que l'événement redouté ne survienne pas ; l'espoir est crainte que celui espéré ne se produise pas). Ces deux affects ne s'inscrivent pas de manière univoque du côté de la joie ou de la tristesse. C'est pourquoi, selon les circonstances, la peur peut jouer un rôle positif ou négatif. La peur, en tant qu'elle inspire le respect des lois, est bonne, de même que l'Etat assure la sécurité, en tant qu'il inspire la crainte nécessaire à l'obéissance (TP I, 6). La liberté est alors dite vertu privée, parce que l'autorité de l'Etat ne peut dépendre de la vertu des citoyens. Elle est la vertu du petit nombre, des sages. Spinoza souligne là la nécessité incontournable de la crainte de l'autorité politique. Cependant paix et sécurité sont une seule et même chose (TP V, 4) : l'Etat n'a pas été fondé pour que les hommes vivent dans la crainte, mais d'une vie qui leur permette d'accomplir leurs capacités, et qui suppose la liberté. Ainsi se distinguent la peur, soumission à la force, et la peur, besoin de paix et de protection.
De plus, la peur fait le lit de la superstition, c’est-à-dire de ce qui est le plus opposé à la liberté. D'où les critiques du libre-arbitre, du dogme du péché originel, et de la morale fondée sur la peur qu'elle exploite : analyses spinoziennes qui s'en prennent aux racines de la superstition et qui appartiennent à la réfutation du christianisme. Spinoza s'inscrit dans la ligne d'Epicure et Lucrèce, qui consiste à libérer les hommes de la crainte : crainte des dieux, du péché, de la mort. Autrement dit, les libérer de la culpabilité qui les pousse à la superstition, car il n'est d'autre faute que le manque de connaissance, qui n'est donc pas une faute morale, juste un manque, ce qui est différent. Adam n'a pas péché, il était ignorant de la loi, entendue comme loi de la nature (TTP IV). Ces visions du monde, pointées par ces trois critiques, trouvent leur fondement dans la peur. Or c'est de la peur qu'il faut aider les hommes à se libérer. Contre la peur qu'entretiennent la religion et la morale, qui sont les principales en-traves à la liberté, et bien que à cette peur tous les hommes soient sujets par nature, (TTP I 5), Spinoza défend la possibilité de la libération de la tristesse par la connaissance qui soutient ainsi le droit naturel et imprescriptible de tous à la joie. Là est la tâche de la pensée.
Cristofolini souligne également la filiation de Spinoza à l’égard de Machiavel, le très pénétrant florentin qui a séparé la politique de la morale. Enfin il étudie comment la joie se comprend rapportée à l'expérience de la douleur. Celle-ci appartient au désir, non à l'amour.
Sandra Salomon