Avec cette édition du Tractatus de intellectus emendatione, qui comprend une longue introduction (60 p.), une nouvelle traduction présentée en regard du texte latin de l’édition Gebhardt, et un important appareil de notes explicatives (70 p.), l’auteur des précieux articles sur « Spinoza et la physique cartésienne » procure au public bien plus qu’un bon outil de travail. L’ensemble que forment l’introduction et les notes constitue en effet un véritable commentaire linéaire du texte. Sans jamais occulter les difficultés de cet « écrit redoutable et parfois énigmatique » (p. 19), mais en tentant au contraire de les rapporter aux conditions théoriques de son écriture, André Lécrivain réussit le plus souvent à en dissiper l’obscurité. Du commentaire détaillé émerge une très pénétrante synthèse des enjeux du Traité, qui restitue à la fois son statut dans l’œuvre, et sa cohérence interne. C’est une démonstration de science spinoziste qui est déployée et du même coup transmise au lecteur.
Le projet d’une réforme de la « Méthode », ou de la « Logique », dans la mesure même où il se présente comme un héritage critique de Descartes, implique une sorte d’auto-limitation : au moment même où il cherche à échapper aux conséquences de l’adoption du point de vue analytique, et tout particulièrement à la relation du sujet aux objets de la connaissance constitutive de la science cartésienne (p. 38), Spinoza doit lui-même adopter ce point de vue pour rendre sa démonstration convaincante. Mais cette obligation conduit précisément à l’affaiblir, en l’amputant de ses points d’appui génétiques et, en l’occurrence, ontologiques.
En adoptant à des fins critiques un point de vue descriptif, on confère une sorte de gratuité à la théorie de l’idée vraie donnée. A opposer à la démarche cartésienne, le Traité ne peut disposer que d’une « phénoménologie de la certitude » (p. 62), dont les raisons ultimes ne pourront être rendues qu’avec l’adoption d’un autre point de vue. Les multiples renvois à la « Philosophie » à venir attestent de la lucidité de Spinoza à cet égard (p. 28).
En indiquant ainsi l’étroite relation entre le Traité et l’Ethique, l’auteur est amené à insister sur l’importance cruciale de la « seconde partie » de la méthode. Plus amplement développées, « l’introduction » et la « première partie » de la méthode ne doivent pas être « surestimées » (p. 23) par rapport à sa seconde partie, qui constitue la principale partie du Traité, mais aussi la plus délicate.
Tout en instaurant la nécessaire rupture avec l’héritage cartésien, (en ce qui concerne notamment la norme de la vérité et la question du doute, cf. p. 30, 38, 50, et 193 note 27), « l’introduction » (§ 1-49 selon la numérotation Bruder) et la « première partie de la méthode » (§ 50-90) restent descriptives. Ce n’est qu’avec la conception spécifique de la « définition parfaite » que Spinoza s’affranchit définitivement de toute conception « subjective et idéaliste qui consisterait à croire que toute connaissance et toute vérité procèdent de la seule réflexion de la pensée sur elle-même » (p. 39) : l’idée vraie n’est que la chose même dans la pensée, elle assure l’ancrage objectif de la méthode. Dans cette « seconde partie de la méthode inaugurée par le § 91, Spinoza produit en effet l’analyse proprement dite des caractéristiques de l’idée vraie, et présente ainsi sa propre ‘théorie de la science’ ».
Trois éléments doivent ici être pris en compte : les « conditions d’une définition véritable », « l’ordre dû » de la déduction (« c’est-à-dire le mode d’enchaînement strictement conforme à celui qui existe réellement dans la nature »), et enfin la détermination des « forces et (de) la puissance de l’entendement, investigation que [Spinoza] considère lui-même comme la principale partie de la méthode » (p. 24).
Là où la chose n’est pas cause de soi, la règle de l’idée vraie exige d’en produire la cause prochaine. En ce qui concerne les choses créées, la définition n’exprime l’idée vraie, ou l’essence intime de la chose, que pour autant qu’elle produit une connaissance de la cause prochaine de l’effet. La définition des choses créées implique donc un processus de déduction conforme à « l’ordre », dans lequel les termes s’enchaînent selon la réalité, et en écartant toute forme d’abstraction, de fiction, ou de dénominations extrinsèques (on verra ici le lumineux commentaire relatif à la fonction et à la spécificité du concept spinoziste de cause de soi dans les notes 32 et 33). Or il est manifeste que, compte tenu de la finitude de l’entendement humain, cette dernière ne peut être atteinte directement pour chaque chose singulière. La difficulté consistera alors à établir une relation correcte entre la connaissance directe que l’entendement peut prendre des choses immuables, et l’appréhension des choses particulières. C’est dans le cadre de cette problématique que Spinoza rencontre le problème des auxiliaires de l’entendement, destinés à combler le hiatus entre l’expérience et ses conditions générales (cf. p. 206, note 36, mais aussi 197, note 30 et 189, note 25).
Surtout, la connaissance des « choses éternelles » ne peut être acquise autrement qu’à partir de la connaissance réflexive de l’idée vraie donnée. Or la connaissance de la « forme du vrai » inhérente à l’idée vraie donnée « s’identifie précisément à la connaissance des propriétés de l’entendement » (p. 60). Les choses « premières » sont celles-là mêmes que l’entendement humain percevra comme telles, en vertu de la corrélation entre les essences objectives et formelles. Cette connaissance ne peut pas non plus être différente de celle de l’être parfait : « Mais il apparaît clairement que le fondement méthodologique et réflexif du vrai n’est pas autre chose que l’expression dans la pensée du fondement ontologique que l’auteur nomme Dieu ou la nature » (p. 60). L’idée de Dieu est donc le fondement de la vérité, de la même façon que Dieu lui-même est la cause de toutes choses : tout en ne s’écartant pas de son orientation gnoséologique, le Traité nous conduit aux portes de la démonstration génétique et ontologique du fondement unique de l’être et de la vérité, que produira l’Ethique (p. 62-63 et 210 note 37).
Nous ne pouvons donner ici qu’une idée sommaire de la richesse du propos, qui contribue puissamment à l’intelligibilité d’un des textes les plus ramassés du spinozisme, dont on s’accordera à reconnaître « la grande importance pour la compréhension de l’évolution de la pensée spinoziste », dans la mesure où il met en place les « instrument intellectuels indispensables qui seront mis en œuvre dans l’élaboration de l’Ethique. »
Philippe Drieux