Avec son affirmation de la bonne foi constante de l’homme libre, son explication de la vraie « Religion » de la « Moralité » et de « l’Honnêteté », et, plus généralement, avec toutes ses références à « l’homme qui est dirigé par la Raison », la quatrième partie de l’Ethique de Spinoza donne une impression beaucoup plus optimiste que ne le suggère son titre De Servitute Humana. Toutes ces impressions du modèle du sage ne représentent-elles pas les formes d’une « fortitude » qui peut réparer les effets négatifs de la « servitude humaine » ? Certes, il y a ce modèle du sage. Mais qu’en est-il de sa valeur en pratique ? Spinoza reste toujours conscient de ce qu’Alexandre Matheron nommait « l’échec possible des exigences de la raison ». Aussi, dans les « lectures » de la quatrième partie publiées par Chantal Jaquet, Pascal Sévérac et Ariel Suhamy sous le titre Fortitude et Servitude, on retrouve maintes références à l’impuissance humaine. Comme Spinoza l’affirmait lui-même dans le chapitre final du De Servitute : « La puissance de l’homme est extrêmement limitée et infiniment surpassée par celle des causes extérieures. »
Mais si la fortitude ne peut guère s’imposer dans la vie publique, on peut toujours la retrouver dans la vie de l’esprit, c’est-à-dire dans la capacité de l’âme de connaître ses affections, de les ordonner et d’établir un rapport entre elles. La fortitude se faisant valoir premièrement par cette puissance mentale, il n’est pas étonnant que dans Fortitude et Servitude, livre qui traite de la quatrième partie de l’Éthique, on trouve en abondance des références à la cinquième partie. La cinquième partie se présente par ailleurs de façon encore plus directe dans les deux articles qui traitent des « Figures du mal ». La question centrale de ces articles est celle de la mort. Les auteurs ne sont pas d’accord pour savoir si la mort chez Spinoza doit être interprétée comme un mal ou non. Malgré ces positions différentes, les deux articles ont un point commun que l’on retrouve également dans les autres contributions. C’est ce qu’on pourrait nommer le « réalisme » de Spinoza. Si jamais le salut spirituel s’impose, il ne pourra, selon Lorenzo Vinciguerra, être autre chose que le remède inattendu d’une souffrance antérieure. Et si, d’après Chantal Jaquet, Spinoza n’offre aucune notion précise de la mort, c’est justement parce qu’elle ne peut être conçue de façon adéquate et que seule une méditation de la vie peut nous aider à en surmonter la peur.
Ce réalisme se change en pessimisme chez Pierre-François Moreau. En présentant les questions politiques telles qu’on les trouve dans l’Éthique, Moreau décrit Spinoza comme « le seul théoricien politique du XVIIe […] qui explique pourquoi il est nécessaire [que le pacte social] ne fonctionne pas ». Cependant, ce pessimisme est mitigé par le fait que Spinoza accepte l’idée d’une « sphère éthique régie par l’utile » qui est antérieure à la constitution de l’État. Voilà la présence d’une thématique anti-hobbesienne qui revient chez plusieurs auteurs dans ce volume et se présente comme un leitmotiv qui permet de comprendre la position de Spinoza. L’idée de la fortitude chez Spinoza s’explique par rapport à la défaillance de l’idée hobbesienne de l’intérêt. Philippe Drieux énonce les moyens imaginatifs de l’attitude rationnelle, jusqu’à ce que la « joie d’autrui ne retranche plus rien à la mienne, mais au contraire l’alimente ». Ariel Suhamy avance l’idée de la convenance de tous les hommes en tant que la potestas de leur raison s’affirme. Pascal Sévérac atteste que la seule possibilité de la connaissance intuitive nous rend capable de « concevoir chacun dans sa singularité ». Lamine Hamlaoui, finalement, explique comment « la norme productive » d’intelligere se distingue de la « norme conservatrice de l’utile ». Ce n’est pas que Spinoza voudrait se défaire entièrement de l’interprétation hobbesienne de l’intérêt. Là où les notions du bien et du mal réapparaissent dans l’Éthique, elles ne fonctionnent pas comme des descriptions d’objets, mais seulement, comme le dit Philippe Danino, comme des notions relatives à un projet humain. Ce projet, Spinoza le décrit en termes d’un modèle dans lequel le désir « fonde le désirable », au lieu d’être subordonné « à une valeur intrinsèque et objective de la chose » (Danino). Or, cette réintroduction des notions du bien et du mal est indispensable pour que l’homme, qui n’est jamais né libre, commence à comprendre sa propre situation. Les contributions ne font qu’insister sur le caractère dialectique de ce processus dirigé vers le bien à travers la confrontation au mal. Qui cherche son salut ne perd jamais de vue son propre intérêt. Mais la notion spinoziste de l’intérêt étant plus riche que celle de Hobbes, elle promet la possibilité d’un bénéfice, même dans le cas d’un échec de la fortitude dans le domaine politique.
Bien que le recueil soit axé uniquement sur le contexte français des études spinozistes, les articles ici publiés donnent des analyses de haute qualité et, généralement, d’une grande précision. Pour le lecteur, ils affirment sans cesse l’idée spinoziste qu’on peut trouver une joie profonde dans des activités purement intellectuelles.
Han van Ruler