Steven Nadler, professeur de philosophie et d’études juives à l’Université de Wisconsin-Madison, déjà auteur de Spinoza’s Heresy, Immortality and the Jewish Mind, publie fort logiquement ici un article sur « Spinoza as a Jewish Philosopher : a Test Case », p. 64-81 ; conformément à son livre, il interprète Spinoza comme penseur juif en analysant le « test case » de l’immortalité de l’âme. Il n’est pas nécessaire selon lui qu’un penseur soit juif pour être nommé penseur de la tradition juive ; c’est pourquoi il interprète Spinoza comme un penseur dans la tradition juive-rationaliste de Maimonide et Gersonide.

Wiep van Bunge, au contraire, est en désaccord complet avec la thèse de Nadler ('Spinoza’s Jewish identity and the Use of Context', p. 100-118). D’abord il plaide pour une définition beaucoup plus stricte de ce qu’on pourrait appeler « pensée juive ». S’il faut être historiquement correct on doit admettre qu’on ne sait d’ailleurs presque rien sur la période « juive » dans la vie de Spinoza, c’est-à-dire avant son excommunication. En dépeignant le contexte historique néerlandais, van Bunge essaie de montrer que l’influence de la « tradition juive » est négligeable en comparaison de l’influence du cartésianisme hollandais.

En fait, ce volume est divisé en deux catégories : ceux qui pensent que Spinoza est représentatif de la tradition juive (cf. Nadler) et ceux qui ne le pensent pas (cf. Van Bunge). C’est dans ce contexte que Omero Proietti explique la désillusion de Spinoza dans la pensée juive en renvoyant à la lecture biblique de Menasseh ben Israel. (« Spinoza et le 'Conciliador' de Menasseh ben Israel », p. 48-63). David Novak (« Spinoza and the Doctrine of the Election of Israel », p. 81-99) pense que, dans son interprétation de l’alliance avec Dieu, comme action humaine, Spinoza va encore plus loin que les penseurs juifs et les penseurs chrétiens ; il pense néanmoins que c’est bien la théorie juive qui a conduit Spinoza à sa théorie de la démocratie. Mais certains auteurs vont encore plus loin. Mino Chamla, par exemple, examine la valeur de la philosophie spinoziste pour repenser l’identité juive (« Spinoza et les identités juives contemporaines », p. 183-206). On peut alors presque dire que Manfred Walther (« Was/Is Spinoza a Jewish Philosopher ? », p. 207-240) essaie de réconcilier les deux camps en remarquant qu’il y a des similitudes dans la discussion chez les uns comme chez les autres.

Ce volume des Studia Spinozana avait cependant commencé de façon assez neutre avec l’article d’Odette Vlessing (« The Excommunication of Baruch Spinoza », p. 15-47), qui utilise des pièces d’archives jusqu’à maintenant inconnues. Sa conclusion est que les raisons au fondement de l’excommunication de Spinoza sont plus financières que philosophiques. Ce fait historique n’exclut d’ailleurs pas une discussion sur l’identité philosophique de Spinoza. Elhanan Yakira (« Leo Strauss and Baruch Spinoza », p. 161-182) nous indique qu’une telle discussion est présente chez Leo Strauss dans sa lutte avec Spinoza ; l’article présente deux dimensions : il décrit d’abord l’importance de la critique de Spinoza par Carl Schmitt pour l’argumentation de Leo Strauss, puis il formule une réponse à la critique de Strauss en notant son manque d’attention à l’Ethique et au Traité Théologico-Politique. Ce volume prête aussi attention à l’influence de Spinoza sur la culture juive de l’Europe de l’Est. Les articles de Leo Finkielstein (« Jüdische Elemente in Spinozas Philosophie », p. 119-133) et Reuven Agushewitz (« Spinoza’s Metaphysics », p. 134-140) en témoignent. Verena Dohrn (« Suche nach einer modernen jüdischen Identität », p. 141-160) remarque que dans le maskilin juif-russe l’étude spinoziste commence dans les années cinquante du XIXe siècle ; elle montre en outre qu’il y existe deux lectures de Spinoza : celle du Sud hassidique, qui donne une lecture plutôt mystique, et celle du Nord (des rabbins) avec sa lecture plus rationaliste.

Il est clair que sur toutes ces questions la discussion est loin d’être achevée et qu’elle appellera de nouvelles réactions et contributions dans les volumes à venir.

Günther Coppens