L’auteur se propose, à travers la construction d’une tradition historique de l’intellect commun opposée à la lignée platonisme-augustinisme-cartésianisme, de fournir une nouvelle interprétation du concept marxien de general intellect. Dans ce contexte, c’est à Spinoza qu’incombe la tâche ardue de poursuivre la tradition de l’intellect impersonnel hérité d’Averroès mais débarrassé de tout élément étranger à la matière. Ainsi, à l’aube de l’époque moderne dominée par la figure du sujet, Spinoza affirme que la pensée n’est pas l’attribut d’une substance individuelle (le cogito), mais un réseau de passions et d’idées qui traverse et constitue les individus en tant qu’agrégats temporaires. La modernité philosophique est purement et simplement réfutée : l’esprit ne peut être conçu comme sujet, l’idée comme représentation ; quant à la conscience, loin d’être la lumière intérieure de la vérité, elle apparaît comme le terrain opaque où s’enracine le préjugé finaliste. Si Leibniz a pu flairer dans la pensée spinozienne des traces d’averroïsme, Illuminati, proposant une lecture originale de cette philosophie, y détecte le lieu théorique où a pu s’individuer l’intellect commun : le mode infini médiat de l’attribut pensée, que Spinoza s’abstient de nommer contrairement au mode infini médiat de l’extension, la facies totius universi. L’intellect commun constituerait donc la facies totarum mentium, laquelle ne demeure pas, comme chez Averroès, séparée de la matière, mais s’incarne dans un corps commun, non pas clos et identitaire comme l’est le peuple hobbesien, mais pluriel et traversé par le conflit : la multitude.
Vittorio Morfino