C’est avec une première formation en mathématiques que l’auteur, dans l’édition de cette thèse, aborde Spinoza à partir d’une réflexion sur le statut dynamique du travail du rationnel dans la pensée spinoziste. Parce que cette étude ne porte pas sur la totalité de l’œuvre du philosophe, mais sur les fondements théoriques de la connaissance, l’auteur se concentre essentiellement sur les deux premières parties de l’Ethique, le Traité de la réforme de l’entendement et en dernier lieu les Principes de la philosophie de Descartes (sans que le texte latin original soit beaucoup sollicité). On peut d’emblée souligner qu’une telle approche « logicienne » restreint volontairement le projet éthique spinoziste à une conception de la raison qui s’entend principalement dans son aspect rationnel. La relative absence de références aux trois dernières parties de l’Ethique signe certes la clarté d’un positionnement méthodologique lié à une compréhensible délimitation du « sujet » de thèse, mais elle laisse cependant le lecteur avec quelques questions.

En mathématicien, l’A. cherche à analyser le modèle du système rationnel que donne le philosophe. Dans cette perspective le modèle géométrique présenté au chapitre V.20 (p. 229-240) peut apparaître comme le cœur du livre. L’ensemble du propos est structuré autour de cette formalisation qui relance régulièrement la problématique croisée du rapport des mathématiques et de l’existence des choses, au point de former l’axe de son dernier grand chapitre (IX. L’existence en mathématiques) et de faire émerger, comme en creux, la question du statut des êtres mathématiques dans leur rapport avec la théorie spinoziste de l’imagination. Ainsi structuré, le propos avance au gré des interprétations du more geometrico et de la question de la définition, de la problématique de la relation entre substance (d’où un moment placé sous la signification de la causalité), attributs et Dieu, le tout ordonné à une interrogation portant essentiellement sur l’unité de la connaissance chez Spinoza. Ce passage en revue d’un certain nombre de « lieux communs » de la pensée spinoziste s’accompagne d’une lecture qualifiée par l’auteur lui-même de « minimaliste ». Cette dernière, caractérisée par « une interprétation des propriétés dans le sens le plus restreint possible, afin d’élargir au contraire, autant que possible, ce qui vérifie ces propriétés » (p. 80) est, d’après lui, la seule qui puisse rendre justice à l’aspect dynamique de la pensée spinoziste. Enfin un nœud semble être atteint lorsque l’auteur s’engage, à la suite de l’examen des approches cartésienne et spinoziste de la physique, dans l’analyse de l’articulation complexe entre pensée rationnelle et mathématiques, posant la question du statut des êtres mathématiques eux-mêmes (êtres d’imagination ou êtres de raison).

Un tel travail centré sur la démarche « logique » de la pensée spinoziste met l’accent, avec un réel souci de rigueur et d’analyse, sur l’aspect dynamique de la pensée et du monde spinozistes. Cependant quelques questions peuvent se poser. L’A. prend bien soin dans son introduction de préciser le « point particulier » de son travail concernant l’articulation entre pensée et rationnel, le distinguant ainsi d’un autre objectif, non dévalorisé pour autant mais juste écarté : celui de « replacer l’œuvre de Spinoza dans son contexte historique ou d’analyser ses sources d’inspiration »(p. 13). On ne saurait tenir cette « précision » pour un manque. Cependant un tel « écart » est-il aussi légitime ? Car, au-delà d’une démarche de contextualisation historique relevant à proprement parler de « l’histoire de la philosophie », n’y a-t-il pas à considérer avec le plus grand soin la dimension historique même d’une pensée, qui pense l’histoire au cœur même de sa compréhension de la réalité ? La pensée « historienne » qui réfléchit l’articulation entre essence et existence (en mathématiques comme en philosophie) n’est-elle pas essentielle ? Ici se rencontre, pour le philosophe, non pas seulement une question « neutre » de méthodologie universitaire, mais aussi et surtout un enjeu épistémologique touchant à la compréhension philosophique du « geste » spinoziste. Cet enjeu apparaît encore plus clairement au niveau d’une définition de la raison. Pour le dire plus clairement, la raison spinoziste n’est-elle pas irréductiblement historique ? L’effacement d’une perspective éthique au profit d’une raison essentiellement « rationnelle » fait-elle donc encore droit à la pleine extension de ce qu’est le travail de pensée de Spinoza ?

Olivier Champion