L’auteur indique par deux traits ce qu’il considère comme son apport original :
a) il souligne l’importance de la politique et du problème théologico-politique chez Spinoza, que les commentateurs précédents auraient considéré comme secondaire (on peut s’étonner cependant de voir affirmer cela après le demi-siècle qui a vu paraître les travaux de Feuer, Zac, Matheron, Negri : présenter aujourd’hui comme une nouveauté des remarques, d’ailleurs très vagues, sur les rapports Machiavel/Spinoza semble un peu léger) ;
b) il considère l’Ethique comme traitant essentiellement des relations entre raison et foi, philosophie et révélation (il est permis de penser qu’une telle thèse doit plus à la lecture de Strauss qu’à celle du texte).
La thèse principale, dès lors, ne surprendra pas : la Raison ne démontre pas elle-même que la Raison doit tout expliquer ; la critique spinozienne de la foi repose donc sur un acte de foi. Cette affirmation s’appuie sur une sorte d’incompréhension générale du texte soutenue par une ignorance résolue des travaux qui ont contribué à l’éclairer. Les descriptions du contenu de l’œuvre sont trop souvent des banalités qui deviennent vite des contresens si on tente de leur donner une signification trop précise (« The Ethics is a celebration of life, of joy and laughter, of sociability and friendship », p. 4).
A ce degré de généralité, les références au réel historique sont le plus souvent inexactes ou — même quand elles sont plausibles — affirmées sans démonstration, comme si elles étaient issues d’une lecture rapide de la littérature secondaire, et pas toujours la plus récente : Spinoza aurait suivi l’enseignement de Mortera et de Menasseh ben Israel (p. XIX) ; Van den Enden aurait enseigné à Spinoza Machiavel, Grotius et Hobbes (p. XX) ; Orobio de Castro serait un « free thinker » et il aurait influencé Spinoza (p. XXI) ; Spinoza serait déjà cartésien en 1656 (p. XXI) ; la biographie de Lucas serait parue peu de temps après la mort de Spinoza (p. XXII ; seulement 42 ans…) ; l’A. semble accepter encore l’histoire (hautement invraisemblable) des relations avec les Quakers et de la traduction du texte de Margaret Fell ; enfin, la pensée de Spinoza aurait fourni l’inspiration pour le « ruthless naturalism » de La Cousine Bette et de Madame Bovary (énoncé sans aucune preuve p. XXV).
Pierre-François Moreau