Annoncé comme la « première analyse accessible » du TTP, l’ouvrage de Theo Verbeek, professeur à l’université d’Utrecht, rapporte la complexité du livre de Spinoza à « l’usage dialectique » de certaines notions (notamment celles de « foi » et de « piété »), à l’ambiguïté de son objet et à la diversité des intentions (défendre la philosophie de Spinoza, commenter le Léviathan et la situation hollandaise). Afin d’en restituer la cohérence, l’auteur se penche sur la question de la « volonté de Dieu » et ses implications sur les plans politique, théologique, épistémologique et métaphysique, tout en s’appuyant sur une étude minutieuse du contexte historique.

Le premier chapitre démontre que la fausseté de l’idée d’un « Dieu législateur » constitue la première vérité indispensable à la paix. Mais si la religion s’avère fausse, il serait cependant impossible et dangereux de la supprimer car elle fonde pour les hommes qui ne peuvent se conduire rationnellement un comportement moral équivalent à celui généré par la vraie philosophie. La « volonté de Dieu » se définirait ainsi comme un code moral traduit en règles concrètes par des prophètes et des gouvernants. L’auteur décrit ensuite comment Spinoza reprendrait la « moitié » de la formule du Léviathan : le seul « interprète légitime de la volonté de Dieu », c’est-à-dire celui qui donne un contenu positif aux règles visant à maintenir le vulgaire en paix, ne peut qu’être le souverain, mais celui-ci n’a ni titre de chef de l’Église nationale ni « droit d’enseigner ».

En étant plus libéral que Hobbes, Spinoza se priverait de solution proprement politique au problème de « l’autorité » de la parole de Dieu. Le chapitre III expose comment le TTP fonde l’autorité de l’Écriture sur la doctrine morale qu’elle contient afin que l’autorité des prophètes n’interfère pas avec celle du souverain. L’autorité des prophètes et apôtres n’est ainsi justifiée que par leur excellence morale, et celle-ci implique l’obéissance au souverain. L’auteur aborde ensuite la question de l’autorité de l’interprétation de la parole divine et analyse la méthode d’interprétation de l’Écriture de Spinoza — dont la réduction à une reprise du modèle baconien de l’interprétation de la nature constitue une des thèses les plus originales. L’incohérence de l’approche des cartésiens, de Hobbes et des calvinistes masqués derrière Maïmonide et Alpakhar, ainsi que l’absence de résultat de la méthode spinozienne amènent à constater « l’impossibilité de la théologie ». Aucune interprétation ne peut donc avoir quelque « autorité » opposable à celle du souverain. Reste la doctrine morale dont les principes — et parmi ceux-ci, l’obéissance au souverain — sont démontrables par des notions communes.

Le chapitre V décrit trois variantes de ce que pourrait être un gouvernement par la volonté de Dieu : l’équivalent d’une démocratie « populaire » car le souverain n’est pas l’interprète de la volonté de Dieu, un régime « républicain » dans la mesure où le peuple obéit à une loi connue comme la volonté divine — ce qui lui permet d’en garder le contrôle et constitue un système de « freins et contrepoids » — ou une confédération d’États indépendants unis par une loi commune qui, créant les conditions de paix, réalise la volonté de Dieu. L’impossibilité de toute forme de théocratie pour une société chrétienne impliquerait donc également celle de la démocratie. D’ailleurs, l’usage dialectique de la notion de « démocratie » pour désigner toute forme de « droit collectif » suggère qu’elle ne constitue pas un type particulier de gouvernement.

Enfin, le dernier chapitre montre que la théorie de la connaissance de Spinoza, en dépit de ses incohérences et imprécisions, permet, à la différence de celle de Descartes, d’aborder le domaine de la volonté de Dieu : les idées « claires et distinctes » ne faisant plus office de critère de démarcation, plus rien ne se dérobe au concept. Aussi l’idée d’un Dieu législateur ayant le pouvoir de défaire les principes de la nature, donc ceux de la connaissance, rejoint-elle au rang des fictions celle du Malin Génie de Descartes. La métaphysique n’aurait alors plus vocation à fonder la science, mais serait plutôt un « exercice dialectique » dirigé contre la théologie et la métaphysique cartésienne, visant à enlever tout obstacle sur la route de la connaissance.

Certaines conclusions tirées par Theo Verbeek seront inévitablement discutées, notamment l’affirmation que le TTP constituerait moins une apologie de la tolérance qu’une défense de la philosophie de Spinoza, et sur ce point on regrettera le peu de place consacrée à l’étude du chapitre XX. De même, pourraient être contestées l’interprétation de Maïmonide (chapitre IV) qui ne soulève pas la question de la dimension ésotérique du Guide des égarés, ainsi que la tendance générale à expliquer les idées de Spinoza par le jeu des influences, celle de Hobbes particulièrement. Mais ce commentaire riche, original et rigoureux d’un livre qui ne cessera jamais de poser problème et de susciter controverse n’en demeure pas moins remarquable.

Simon Farissier