Comment peut-on penser le rapport qui existe entre la puissance et le droit selon une perspective excédant la sphère proprement juridique ? Ou mieux : peut-on considérer cette sphère comme étant déterminée par l’ensemble des concepts du système spinozien ? En posant ces questions, R. Ciccarelli signe un ouvrage dense et original, dans lequel la perspective politique et juridique traverse aussi bien le champ problématique de l’éthique que celui de l’ontologie et de la métaphysique spinoziennes. A partir d’une définition catégorique mais très fonctionnelle du droit (« le droit est la relation entre l’intérieur et l’extérieur, entre l’individu et l’individu, entre soi et soi. Il est un système relationnel et en devenir », p. 11), l’auteur développe son analyse en s’appuyant d’abord sur la relation entre le sujet de droit, la constitution et l’État. Dans cette optique, R. Ciccarelli élabore une conceptualisation particulièrement féconde de la notion de « norme », appréhendée sous l’angle de la puissance. La norme se révèle ainsi comme étant le fondement même de la constitution du sujet de droit ; en effet, « être sujet à une norme ne signifie pas être soumis à l’autorité de la loi en tant qu’ordre extérieur, mais signifie plutôt l’insertion de tous les individus dans un dispositif normatif qui les transforme en sujets » (p. 22). C’est dire que la norme de droit n’est rien d’autre que l’affirmation pleine et complète, donc commune et collective, de la puissance individuelle, de la modalité en tant que telle. En ce sens, la loi devient l’expression de la puissance même du sujet du droit. L’individu accède à son statut juridique de sujet par le biais d’une norme de puissance réalisant toutes les potentialités incluses dans la loi. Par là, le sujet de droit exprime toute la liberté dont il est réellement capable, selon les règles édictées par l’immanence entre la loi et la norme, l’éthique, comme béatitude, rejoignant en ce point précis la sphère juridico-politique assignée à l’État.

Dans la deuxième partie de son ouvrage, R. Ciccarelli met en lumière, d’un point de vue historique, les principes qui président à la critique spinozienne de la pensée de Thomas d’Aquin, de Descartes et de Hobbes. Plus spécifiquement, il fait apparaître, d’une manière claire et convaincante, l’immense entreprise menée par Spinoza pour affirmer l’immanence de la puissance en la soustrayant aux présupposés théologiques hérités de la scolastique, de la métaphysique cartésienne et de la conception hobbesienne de la religion. Le résultat de ce travail critique, consubstantiel à la construction même de l’édifice spéculatif spinozien, aboutit à la formulation des fondements de l’État de droit, autrement dit à la définition « d’une structure étatique très dynamique, qui n’est pas au service d’une fin éthique, d’un devoir, d’un impératif, mais au contraire d’une éthique du rapport constituée par la puissance et le pouvoir, une éthique qui organise un système complexe de mouvements coordonnés, se reproduisant d’eux-mêmes sous la forme du rapport de force » (p. 226).

Saverio Ansaldi