Le propos d’Antonio R. Damasio est double. D’une part, décrire, grâce aux progrès des techniques et des savoirs en neurobiologie, la machinerie des émotions et des sentiments, et, d’autre part, inscrire ses recherches dans une parenté de pensée avec la philosophie de Spinoza. À cet égard, le titre en anglais est plus à même de nous faire comprendre sa démarche puisqu’il y est question de se mettre en quête de Spinoza : Looking for Spinoza. Joy, Sorrow, and the Feeling Brain.

Dans ses deux livres précédents, Damasio s’intéressait au rôle joué par l’émotion et le sentiment dans la prise de décision (L’Erreur de Descartes, 1994 et 1995 pour la traduction française), et dans la construction de soi (Le sentiment même de soi, 1999, 2001). Les techniques du scanner ont permis de cartographier la géographie du cerveau des sentiments et ainsi ont élucidé le mécanisme par lequel nos pensées ou représentations déclenchent des émotions qui, à leur tour, engendrent des sentiments. Reprenant ainsi, à nouveaux frais, la question de l’union de l’âme (ou de l’esprit) et du corps (ou du cerveau), il était normal qu’il soit conduit à trouver chez Spinoza un écho à ses propres questions, et plus particulièrement dans sa conception de l’unité du corps et de l’esprit (Ethique, III, sc. : « Mens et corpus una, eademque res fit »). Le Spinoza convoqué ici est donc un Spinoza protobiologiste. Le conatus est défini dans ces termes : « C’est l’agrégat de dispositions contenues dans les circuits cérébraux qui, dès lors qu’elles sont enclenchées par des conditions internes ou environnementales, recherchent à la fois la survie et le bien-être » (p. 41).

Après un chapitre introductif qui fait état de son intérêt sentimental pour la figure de Spinoza, l’auteur décrit, au chapitre 2, le processus émotionnel comme étant la détection de la présence d’un objet ou d’un événement (stimulus émotionnellement compétent ou SEC) qui recommande évitement, fuite ou au contraire affrontement et approche. L’émotion ferait ainsi partie des stratégies adaptatives, plus ou moins complexes, visant le réajustement homéostatique d’un organisme vivant. Damasio insiste sur le caractère strictement corporel de ces processus non nécessairement conscients. En ce qui concerne les sentiments, il les définit au chapitre 3, en termes spinozistes : le sentiment est l’idée du corps qui est d’une certaine manière. De même qu’il existe, dans le cerveau, des zones sensibles à la perception visuelle, de même on y trouve des régions sensibles au corps. La représentation de l’état du corps opère grâce à un encartage de l’activité corporelle dans son ensemble, sans qu’il soit nécessaire que nous en soyons conscients, et qui produit une certaine image du corps. La question de savoir comment le cerveau n’est pas seulement informé de l’état de son corps (ainsi qu’un pilote en son navire) mais qu’il éprouve un sentiment connexe est traitée au chapitre 5. Le corps et le cerveau qui forment un organisme intégré interagissent mutuellement par des voies chimiques et neurales. L’auteur explore ici les possibilités entraperçues par Spinoza lorsqu’il déclare que nous ne savons pas ce que peut le corps, tout en reconnaissant que le mystère demeure néanmoins. Le chapitre 4 porte sur le rôle fondamental de l’émotion et du sentiment dans l’histoire de l’évolution des espèces et des sociétés. Conformément à Spinoza, la joie y est définie comme le sentiment attaché à une transition de l’organisme vers une plus grande perfection. Ceci vaut pour l’organisme social également. De sorte qu’il s’agit, pour Damasio, de donner les soubassements scientifiques nécessaires à une politique capable de réduire la détresse humaine et de favoriser l’épanouissement humain. Enfin, dans le chapitre final Damasio reprend les éléments biographiques de Spinoza qui en font un héraut de la libre pensée et de la science.

Si l’ensemble offre l’avantage de transmettre aux lecteurs des informations scientifiques complexes et spécialisées de grand intérêt (notamment grâce aux nombreux schémas et au glossaire), on est plus réservé quant à l’enjeu politique d’une telle démarche.

Solange Gonzalez