Venant d’un aussi bon connaisseur de Descartes et de Spinoza que l’est Theo Verbeek, cette traduction du Traité de la Réforme de l’Entendement et son commentaire ne pouvaient qu’être très utiles. L’introduction situe brièvement mais magistralement le texte dans le paysage de la révolution scientifique, dans le sillage de Descartes, du cartésianisme néerlandais, et de la position complexe de Spinoza à l’égard du cartésianisme ; elle reconstitue l’histoire du texte ou plutôt de ses traces, depuis la correspondance avec Oldenburg jusqu’à celle avec Tschirnhaus. La traduction reproduit le découpage en paragraphes de Bruder, et divise le texte en huit sections munies de sous-titres (Le souverain bien, les quatre sortes de perception, les propriétés de l’entendement) et s’appuie sur l’édition Gebhardt, tout en en indiquant les limites. Soulignant les difficultés liées aux termes techniques d’origine scolastique, T.V. applique le principe de traduire un terme latin toujours par le même terme néerlandais, et choisit de préférence les mots proches du terme latin correspondant afin de conserver les connotations techniques de l’original (ainsi essentia est rendu par essentie et non pas wezenheid, — et perceptio par perceptie, p. 23). L’annotation éclaire sobrement le texte par des rapprochements avec d’autres œuvres de Spinoza et de Descartes, ainsi que, quelquefois, avec Aristote, Thomas d’Aquin, Ovide ou Paul (ex auditu, § 19, est rapproché de Rom. 10 : 17). Enfin une longue postface analyse les grands thèmes qui font du Traité une véritable « introduction à la philosophie » — et non pas une justification de la « méthode scientifique » de l’Ethique : la meilleure manière de lire le Traité est « d’admettre qu’il ne contient pas la ‘méthode’ de la philosophie comme telle, […] et donc qu’il ne justifie pas non plus la méthode de l’Ethique, mais qu’il offre une méthode pour combler l’intervalle entre les opinions usuelles du lecteur et la vraie philosophie » (p. 93).
Cette traduction néerlandaise est donc plus qu’une simple traduction : elle introduit le lecteur à ce que l’on pourrait appeler la stratégie de Spinoza — et aussi à la question de ce qui le rapproche et le distingue de Descartes.
Pierre-François Moreau