L’enjeu de cet ouvrage est double. Il s’agit d’abord de proposer une lecture singulière de la philosophie de Spinoza, dépouillée des sédimentations interprétatives classiques, et notamment de l’interprétation hégélienne du spinozisme comme « acosmisme ». L’auteur entend montrer que la philosophie de Spinoza ne peut véritablement se comprendre selon les catégories communément reçues, depuis Hegel, du nécessitarisme ou du mécanisme, ou encore sur le modèle d’une ontologie de la substance qui laisserait dans l’ombre, au titre d’illusions, la question du fini ou de la durée, et celle de la réalité des choses singulières. Mais il s’agit également pour Vittorio Morfino, à l’occasion de cette relecture de la philosophie spinoziste considérée en son originalité, de nous proposer quelques incursions dans un courant souterrain de la philosophie, celui du « matérialisme de la rencontre », ou « matérialisme aléatoire ». L’exploration d’une telle ligne de force, sous-jacente à l’histoire de la philosophie, et dont les figures, avec l’auteur de l’Ethique, sont Epicure, Machiavel, Hobbes, Rousseau et Marx, constitue un intérêt majeur de l’ouvrage. Elle permet une reprise et une actualisation de ce thème du matérialisme aléatoire que Louis Althusser, dans ses derniers écrits, opposait au courant dominant de l’histoire de la philosophie, commandé par des catégories essentialistes et téléologiques, celles de Sujet, de Sens, d’Origine et de Fin. L’on sait que, pour Louis Althusser, la rencontre avec la philosophie de Spinoza fut l’occasion d’accentuer la rupture avec le « matérialisme dialectique », et avec une interprétation téléologique, clandestinement idéaliste et d’obédience hégélienne, de la théorie de Marx, du matérialisme historique. Vittorio Morfino poursuit dans ce livre l’analyse althussérienne, et la voie d’une philosophie matérialiste émancipée de la dialectique comme de toute perspective téléo-logique, pensant la contingence radicale de ce qui est et l’irréductibilité du fait contre la conception métaphysique d’un Sens préexistant. Cette voie intégralement matérialiste appelle également, dans la lignée de l’enseignement de Machiavel, une théorie singulière de l’histoire, la conception d’une temporalité affranchie du modèle logique de la succession réglée ou de la simultanéité, et constituée d’une multiplicité irréductible de rythmes et de durées hétérogènes. Notons également que la réactualisation par Vittorio Morfino du thème du matérialisme aléatoire donne lieu, à partir d’une lecture attentive de la lettre des textes de Spinoza, et notamment de l’Ethique, à des analyses précises et stimulantes des concepts centraux de « l’ontologie » spinoziste, comme les concepts de causalité, de durée, d’individu ou encore d’être substantiel. C’est ainsi que, selon V. Morfino, la définition spinoziste originale de la catégorie de substance, dont l’infinité interdit son assimilation à un substrat, ou à une totalité close et autotélique, pose les jalons d’une véritable « ontologie de la relation », en rapport avec un « matérialisme de la contingence », autre nom du matérialisme aléatoire (p.169-194). Cette même ontologie de la relation, au principe de la définition du concept spinoziste d’individu, qui subvertit la frontière traditionnelle de l’intérieur et de l’extérieur, apparaît donc irréductible à la thématisation, en particulier hégélienne, d’un « devenir-sujet » de l’être substantiel. Elle engage une théorie singulière de la causalité, en rupture avec le paradigme classique, nécessitariste, de la causalité mécanique ; cette théorie implique un dépassement de l’opposition contingence-nécessité, le refus de la représentation de toute Cause première, et la substitution du modèle de la connexion, c’est-à-dire de « l’entrelacs complexe » et infini des causes singulières, à celui de la série causale de type mathématico-déductif (p. 24). Enfin, cette conception d’une processualité causale sans sujet ni fin, c’est-à-dire d’une causalité immanente, fonde une définition singulière, non linéaire, de la temporalité, et plus exactement de la durée, qui accorde le primat aux catégories de mouvement et de rencontre, sur celles de temps et d’espace (p. 91). V. Morfino souligne et restitue ainsi les enjeux déterminants, pour une pensée contemporaine du matérialisme non téléologique, de cette « anomalie » que constitue la philosophie spinoziste, laquelle, affirmant le primat irréductible de la contingence, s’élaborerait précisément autour du postulat hétérodoxe, et toujours fécond, de la « nécessité de la contingence ».
Pascale Gillot