Cet ouvrage est la reprise d’une thèse de doctorat réalisée à l’Université d’Ottawa sous la direction de Graeme Hunter sous le titre : Conscience et connaissance expérientielle : le rôle des affects dans la progression éthique. La précision de cet intitulé, en complément du titre de l’ouvrage publié, permet de mieux voir le champ, les problématiques et les options élaborés par l’auteur.
Le point de départ de la réflexion exprime une double question : comment le mécanisme non pas seulement de la connaissance mais de son progrès se déploie-t-il exactement chez Spinoza ? Comment expliquer qu’un tel processus automatique et a priori cognitif puisse ouvrir la voie à une véritable démarche éthique qui ne saurait s’élaborer hors de l’expérience et de l’affectivité ?
Ces coordonnées problématiques sont mises en mouvement à partir de l’examen de l’usage spinoziste de la notion de conscience de soi. Il va donc s’agir de valoriser un progrès éthique fondé sur une théorie de la connaissance qui ne fasse pas l’impasse sur le rôle essentiel des affects, et sur une ontologie mettant en avant la conception d’une causalité « orientée » (p. 12) qui rende dynamique la circulation entre « déterminisme » fondamental et efficience de la conscience de soi ; cela, sans surdéterminer cette dernière par la notion de subjectivité. Le moteur de ces problématiques conjointes se trouve, pour l’A., dans une valorisation constante des affects, à savoir : « des idées de puissance permettant le développement d’une conscience de soi » (p. 233). Le sens éthique et donc proprement humain d’un progrès de la connaissance ne saurait se passer d’une sorte de « mécanisme affectif » (p. 239) qui croise les affects et la conscience de soi adéquate qu’ils enveloppent, jusque dans l’expé-rience même du salut : « le sage, considéré en cette qualité, ne connaît guère le trouble intérieur, mais ayant, par une certaine nécessité éternelle conscience de lui-même, de Dieu et des choses, ne cesse jamais d’être et connaît le vrai contentement » (Ethique 5P42S).
L’ensemble de l’ouvrage peut se lire comme articulé autour de trois grands moments rythmés par trois positionnements « différentiels » qu’il convient de préciser :
1) Dans son élaboration de la notion de causalité, l’A. avance d’abord un modèle de causalité circulaire progressive ou « causalité vécue » (image de la spirale, fusion de la ligne et du cercle) chargé de rendre compte d’une ontologie à la fois « verticale » (automatisme) et « horizontale » (rétroaction des idées) dynamisée par les affects (discussion avec Emile Lasbax).
2) Dans une seconde partie, l’A. se livre à un examen de la notion de conscience de soi, en vue de promouvoir un « élargissement » de cette dernière : « la conscience n’est pas définie comme chez Descartes par le « je pense donc je suis », mais de manière beaucoup plus large par le ‘je sens donc je suis’ des affections » (p. 127). Cette mise en affect de la conscience prend cependant ses distances avec l’interprétation « subjectiviste » de Lia Levy (L’automate spirituel. Naissance de la subjectivité moderne d’après l’Ethique de Spinoza).
3) Enfin, à l’occasion de l’évaluation de la place des affects dans l’éthique spi-noziste, l’A. commence par revendiquer son inscription dans la tradition française contemporaine qu’elle distingue de la tradition anglo-saxonne (à partir de « l’interprétation-phare » de Wolfson) comme étant « plus empiricisante, plus tournée vers l’expérience et la finalité éthique de l’œuvre [de Spinoza] » (p. 187). Mais c’est pour avancer vers une accentuation des interprétations de cette « lignée de la nouvelle compréhension du “rationalisme” de Spinoza » (note p. 214) : selon l’A., l’expérience n’est pas toujours reliée à la connaissance inadéquate : « il doit bien y avoir une forme d’expérience adéquate, non vague, qui soit l’alliée de la raison, la manière dont l’âme sent la justesse pour son renforcement en puissance des décrets de la raison […] On peut donc penser que l’expérience peut, comme les affects, être passive (inadéquate) ou active (adéquate) » (p. 214). Une telle accentuation est en fait une prise de position radicale, au service d’une démonstration emportée par le rôle des affects dans la progression éthique, conduisant à une « lecture entièrement ‘affective’ de l’intuition chez Spinoza » (p. 237) et finalement à une interprétation « affective » continue, qui dépasse la distinction ontologique des deuxième et troisième genres de connaissance.
Olivier Champion