Peu de projets de pensée sont aussi prometteurs et urgents que de revisiter à la lumière du spinozisme les idéologies implicites de la « Nature » qui servent de cadre ou de fondement aux différents courants du mouvement écologiste actuel. On doit donc se réjouir de voir un livre poser la question de savoir si les activistes de Earth First ! peuvent légitimement (ou non) se réclamer de Spinoza lorsqu’ils insèrent de gros clous dans les troncs des forêts qu’ils cherchent à protéger, de façon à ce que les chaînes des tronçonneuses explosent au visage des bûcherons et dissuadent ainsi les multinationales de poursuivre leurs abattages irresponsables.

Malheureusement, cette thèse doctorale très scolaire se fixe des ambitions excessivement modestes et ne produit que des résultats très en retrait de ce que l’on était en droit d’espérer. Elle prend pour cible le courant de la Deep Ecology, fondé en 1972 par Arne Naess, qui tente de donner un soubassement métaphysique à son activisme écologique. Il s’agit pour ses adeptes (a) de désanthropomorphiser notre perception du monde, (b) de développer une conscience relationnelle (transindividuelle) de l’être, et (c) de concevoir tout existant comme une pars naturae, soit de le comprendre à partir de son intégration dans un écosystème. On se trouve sur un terrain qui résonne d’autant plus avec la pensée spinoziste que Arne Naess lui-même a consacré une dizaine d’articles et trois livres (dont Spinoza and the Deep Ecology Movement, Delft, Eburon, 1993) à inscrire sa pensée sous les auspices de l’auteur de l’Éthique.

En adoptant une méthode analytique qui traque les manques de clarté, les glissements de sens et les auto-contradictions traversant les théories proposées par la Deep Ecology, Eccy de Jonge n’a guère de peine à montrer (1) que ce système de pensée n’est pas consistant, (2) que les formes d’activisme pratiquées par les « écoterro-ristes » et autres « éco-anarchistes » se réclamant de la Deep Ecology (contre Arne Naess lui-même, qui s’en tient à une non-violence gandhienne) font fausse route, et surtout (3) que tout cela se base sur une lecture superficielle et erronée de Spinoza, ainsi que sur une large mécompréhension de certains principes fondateurs de sa pensée. L’auteur se donne ainsi une cible facile : en mettant au cœur de ses théories l’idée d’une « valeur intrinsèque » à tout existant, ou en prônant le retour à une vie plus proche de « l’état de nature », la Deep Ecology n’a guère besoin d’une étude approfondie pour révéler les déformations qu’elle impose à la pensée spinozienne.

Le problème est que la démolition de ce courant proposée par l’auteur est aussi simpliste (et naïve) que les travers qu’elle dénonce. Prouver que Arne Naess s’écarte de la bonne interprétation de Spinoza revient non seulement à faire comme si telle chapelle avait le privilège de représenter l’orthodoxie spinozienne – et à ignorer par là que la vie du spinozisme repose sur ses réinventions successives, toujours hétérodoxes et toujours problématiques – mais c’est surtout faire de quelqu’un comme Naess un herméneute (chargé d’interpréter Spinoza), alors qu’il s’efforce d’être un penseur (qui ne fait qu’utiliser Spinoza pour développer, malheureusement sans grand succès, la consistance de sa propre réflexion).

Lorsqu’il en arrive à proposer sa contre-lecture écologiste de Spinoza, l’A. se complaît dans des réflexions abstraites sur l’amour, la réalisation de soi, le suicide, les crimes sexuels ou l’état de droit, qui ne parviennent à rien articuler de pertinent sur la myriade de problèmes passionnants – et plus directement liés à des dilemmes environnementaux – que lui offrait pourtant le vaste champ ouvert par son sous-titre. Souhaitons que, maintenant qu’il a sacrifié au rituel académique du doctorat, l’auteur puisse enfin s’attaquer aux vraies questions, à la grande richesse et à la réelle importance de l’entreprise intellectuelle dont témoigne son noble projet. Les arbres, les bûcherons et nos poumons ont un besoin urgent d’un Traité Écologico-Politique et d’une Éthique qui reconfigurent la pensée environnementaliste à partir des conceptions que propose Spinoza de la nature et de la puissance des corps humains.

Yves Citton