Cet ouvrage est l’édition du mémoire que, avant d’entrer en Résistance, le jeune Michel Henry rédigea en 1942-1943 pour l’obtention du diplôme d’Études Supérieures de l’Université de Lille. Publiée d’abord en version courte dans la Revue d’histoire de la Philosophie puis, comme ne le rappelle pas l’avant-propos, en intégralité par l’université Saint-Joseph de Beyrouth en 1997, cette étude est originale à un double titre. Elle l’est en premier lieu du point de vue de Michel Henry lui-même, qui n’est pas nécessairement connu comme lecteur et exégète de Spinoza dont il s’est, il est vrai, assez vite détourné. Du reste, figure dans cette édition, à la suite du mémoire proprement dit, une Étude sur le spinozisme de Michel Henry (p. 151-429), inédite et signée de Jean-Michel Longneaux, qui s’attache notamment à déceler une origine spinozienne dans les concepts principaux de la phénoménologie henryenne comme le corps, la Vie ou l’immanence, jusqu’à dégager ce qu’il tient pour une « communauté d’esprit » entre les deux philosophes. Sans doute Michel Henry lui-même n’abonderait-il pas en ce sens, mais cette étude est en soi un élément important dans le dossier concernant les liens qui peuvent être tissés entre le spinozisme et la phénoménologie. Quoi qu’il en soit, Le bonheur de Spinoza est également et avant tout intéressant pour l’interprétation de la philosophie de Spinoza elle-même, car la perspective qu’en propose Michel Henry est originale et profondément suggestive. Elle repose sur l’idée que le rationalisme abrupt de l’Éthique échoue à combler à lui seul « une exigence morale et concrète » (p. 73) plus fondamentale, qui ordonne toute la philosophie de Spinoza et qui est contenue tout entière dans la question : « y a-t-il un bonheur pour l’homme ? » (p. 49). La méthode géométrique n’apparaît plus à cet égard que comme une tentative pour rationaliser une expérience personnelle décisive qui en est indépendante, à savoir la prise de conscience d’une exigence commune à tous les êtres (p. 14-15). Or seul Dieu peut répondre à cette attente infinie de bonheur, devant laquelle la raison finit par venir buter en dépit du déploiement de tous ses concepts. Spinoza est donc conduit, malgré lui en quelque sorte, à « revenir sur ses affirmations premières » (p. 111) et à infléchir l’Éthique dans un sens qui puisse mieux répondre à ses aspirations existentielles, pour concevoir la joie dans la béatitude. Et Michel Henry de relever non seulement ce qu’il reconnaît être dans l’Éthique « la prédominance de la finalité » (p. 119-127), c’est-à-dire d’une fina-lité interne dans laquelle se dissout la causalité mécaniste, mais aussi, à l’évidence contre Spinoza lui-même qui se refuse à l’admettre, « une structure antinomique de l’être » (p. 129-137), qui n’est certes pas manifeste du point de vue ontologique mais qui l’est du point de vue subjectif lorsque celui-ci sépare radicalement l’éternel de l’empirique. En conclusion, où il cite Pascal, l’A. met en évidence « la contradiction que le spinozisme n’est pas arrivé à surmonter » et exhorte à « dissocier l’intelligence de la moralité » en soulignant que « la vie n’est pas dans les idées des sentiments, mais dans les sentiments mêmes » (p. 145-146). C’est peu dire que ces thèses à la fois fortes et dissonantes méritent autant d’être étudiées que discutées. On se demandera en particulier si l’orientation phénoménologique de Michel Henry, déjà sensible dans ce mémoire en dépit de la jeunesse de l’A. au moment de sa rédaction, ne l’incline pas à forcer l’opposition entre la doctrine spéculative et l’exigence subjective de la philosophie de Spinoza — avant de conclure, il est vrai, à leur « solidarité étroite » (p. 139) — alors que l’Éthique montre, plus encore que leur union, leur unité.

Frédéric Manzini