Ce recueil d’articles écrits au fil du temps et consacrés à la pensée de Spinoza marque un parcours cohérent ; s’y dessine la trame patiemment tissée d’un dialogue ininterrompu et heureux avec la philosophie dont le fruit est la joie continue et éternelle. L’ouvrage se présente en deux volets ; le premier entrelace des réseaux d’interprétation entre différents niveaux de réception du spinozisme et des confrontations ima-ginaires. Ainsi, entre Spinoza lu par Bayle et Jacobi et celui récupéré par les « éco-féministes » américaines, se glisse tantôt un trio virtuel, Spinoza, Descartes et Elisabeth, tantôt un duel étonnant entre Spinoza et Richard Rorty. Le second volet, simplement intitulé « thèmes spinoziens », trace un itinéraire possible pour une philosophie du salut à visage humain. La méthode herméneutique par laquelle l’A. opère ces recoupements multiples est inspirée de Spinoza lui-même, comme l’indiquent deux chapitres de la seconde partie : « Une herméneutique du salut » p. 231-250 et « Philosopher par correspondance » p. 207-230. L’A. fait du spinozisme un repère permanent à partir duquel il est possible d’aller vers d’autres points de vue philosophiques : la discussion sur l’union de l’âme et du corps entre Descartes et Elisabeth semble attisée par l’ironie de Spinoza ; les divergences entre Hobbes et Spinoza ont des implications sur la conception du conatus et du salut. On appréciera la concision des articles qui présentent les thèmes les plus classiques sous des perspectives inattendues, avec l’art du détail décapant, par exemple, le Dieu de Spinoza comme refus de la figure du Père (un Dieu qui ne crée pas, p. 164) ainsi que P. Ricoeur l’avait remarqué. L’amour intellectuel de Dieu est finement analysé et la proposition 36 de la cinquième partie est réinsérée dans un rationalisme sans faille. Le schème opératoire de toutes ces études, la notion de tissu, se situe entre la métaphore et le concept ; en portugais « teia » signifie non seulement tissu, mais aussi enceinte, barrière, fils tendus d’un métier, pellicule et enfin toile d’araignée ; cette richesse sémantique est sans doute à l’origine des variations d’approche qui font l’ori-ginalité de ce travail. Dans le chapitre « les fils (ou la toile) des affects », l’A. cite J.-L. Borgès pour préciser son schème interprétatif : « Quel type de phrase (me demandai-je) construira un esprit absolu ? Je jugeai que dans les langues humaines il n’y a pas une seule proposition qui n’implique l’univers entier […] Je me dis qu’un dieu peut ne dire qu’un seul mot et, dans ce mot, la plénitude. »
La philosophie systématique est heuristique et prétend retrouver la trame du monde et en reconstruire les différents modèles. Les philosophes de l’âge d’or voulaient découvrir la tessiture du monde ; chaque système prenait la contingence des événements dans sa toile pour la relier à la trame des essences éternelles. La philosophie contemporaine, plus proche de la poésie et plus artisanale, se limite à produire des textes qui donnent du sens à la réalité, qui croisent et recroisent les fils de la pensée. Ce modèle réticulaire est aussi celui de l’Ethique, et particulièrement dans l’étude des affects. Sans doute l’art du filage et du tissage est-il, comme le souci de pénétrer le labyrinthe des affects, une caractéristique de la pensée et de l’écriture féminines, mais c’est une erreur d’accorder aussi superficiellement à l’auteur de l’Ethique une telle vision des choses. L’A., qui connaît bien les écrits féministes du monde anglo-saxon pour avoir étudié « la philosophie au féminin », montre la faiblesse des interprétations qui font du spinozisme un « éco-féminisme » avant la lettre. Cette préoccupation et cette lecture rencontrent inévitablement les limites de la pensée de Spinoza en la matière, notamment à la fin du TP. Fidèle au système spinozien, dont le rationalisme intransigeant et l’esprit critique constituent un port d’attache pour sa réflexion, l’A. est d’autant plus libre de rejeter les opinions obsolètes de Spinoza afin de repenser le salut, la connaissance libératrice et le gouvernement des affects.
Evelyne Guillemeau