L’A. affirme son orientation herméneutique et politique dans ce livre dense et synthétique qui insiste sur la valeur subversive et toujours actuelle de la pensée spinozienne, et interprète les deux traités, Théologico-politique et Politique, pour vivifier la lettre et découvrir la permanence de sa puissance. Analysant le rapport entre prophétie et politique, elle présente d’abord une explication de texte des deux premiers chapitres du TTP : Spinoza ne fait aucune concession au christianisme, lequel conduit comme le judaïsme à l’intolérance et à l’oppression politique : « Son intolérance est différente de l’intolérance hébraïque, dans la mesure où elle se fonde sur la nécessité de circonscrire socialement et politiquement une nation qui veut se séparer des autres alors que la catholicité chrétienne, c’est-à-dire son internationalisme, amène la dispersion de l’intolérance et sa diffusion dans le tout social, même lorsqu’il n’apparaît pas encore différencié par le lien politico-religieux porté par le christianisme ». Le christianisme agit comme force de désagrégation sociale, entraîne la réaction de l’autorité politique qui cherche à verrouiller les tendances séditieuses des sectes chrétiennes en imposant un pouvoir dit de « droit divin ». Une étude annexe développe le contexte millénariste et les interprétations convergentes des providentialismes juifs et chrétiens ainsi que leurs effets politiques. Le deuxième chapitre traite de l’institution du champ politique et montre comment Spinoza a démêlé le discours théologico-politique à partir d’une anti-théologie fondée sur une ontologie du nécessaire qui détruit l’idée imaginaire d’un Dieu anthropomorphe et personnel. La personne divine est le fondement de la conception théologique du jus circa sacra sur lequel repose toute politique de la domination ; les termes dominium, patrimonium, imago Christi et persona mystica, persona ficta, persona symbiotica et imperium sont ainsi analysés dans leur interrelation. En refusant de faire du Souverain une personne juridique, Spinoza annule la justification du transfert de la souveraineté populaire vers son représentant. Contrairement à Hobbes, il laisse à la multitude tout le pouvoir souverain puisque le droit naturel est la puissance même qui ne cesse d’agir comme cause efficiente immanente. Par conséquent la puissance des gouvernants est inversement proportionnelle à celle des citoyens pris comme force collective. M. Chaui souligne que « pour la première fois, donc, la figure empirique du gouvernant, de même que sa figure mystique, se détachent du lieu du pouvoir qui appartient toujours à la collectivité et [que] nul ne peut en être le dépositaire. Et parce que la figure du gouvernant ne se confond pas avec celle du pouvoir, les détenteurs du pouvoir, c’est-à-dire les citoyens comme multitudo, ont le pouvoir de déposer le gouvernant s’ils ont la force de le faire ». (p. 170) Cette lecture nette et radicale tranche le débat sur l’évolution de la pensée politique de Spinoza entre le TTP encore tributaire de la théorie contractualiste et le TP qui l’aurait abandonnée. Au contraire, l’A. insiste sur la continuité de la pensée spinozienne qui institue le champ politique à partir du concept d’individu collectif défini par son conatus et formant une unité souveraine. Que la démocratie soit le plus naturel des régimes s’explique sans équivoque.
Claires et fluides, les analyses s’appuient sur les références textuelles qui resituent l’œuvre spinozienne dans un contexte théorique bien connu. Contrairement à Grotius, Spinoza ne fait pas reposer le pacte social sur la raison et la volonté libre mais en déduit la nécessité de la nature humaine et essaie d’en comprendre les formes historiques relativement à la complexion de chaque peuple. Cependant, il ne faudrait pas croire que les mœurs détermineraient de façon irrévocable un certain type de gouvernement, car alors les monarchies absolues ou les théocraties ne pourraient pas évoluer vers d’autres formes de régime. Il faut donc mettre en relation le chapitre XVII du TTP qui analyse la genèse de l’État hébreu et l’affirmation de TP V, 2 où Spinoza affirme que la société où la moralité est moindre, parce qu’il s’y commet plus de crimes est celle où les institutions ont été imprévoyantes. M. Chaui en vient donc à conclure que Spinoza subvertit complètement les modèles historiques et, bien loin de montrer l’adéquation entre un peuple et sa législation dont le peuple juif serait le modèle, montre au contraire comment la théocratie est le type d’institution qui s’éloigne le plus des tendances démocratiques naturelles aux hommes. Telle est la leçon de liberté spinoziste que l’A. décline sous tous ses aspects. Le livre se conclut par un chapitre intitulé « Qui a peur du peuple ? », renforçant encore la critique spinozienne contre toutes les formes historiques des théories contractualistes, notamment en reprenant l’acte de déposition par lequel les Etats-Généraux néerlandais rejetèrent la tutelle espagnole en 1581, et surtout sa vulgarisation dans le pamphlet d’Anvers. On notera enfin que les analyses politiques s’inscrivent dans la démarche rationaliste plus globale que l’A. définit par la méthode déductive dont les mathématiques sont le modèle, ainsi que par la reconnaissance spécifique du rôle de l’expérience dans la connaissance des faits politiques.
Evelyne Guillemeau