Dans ce livre foisonnant, dont l’originalité n’enlève rien à la rigueur scientifique et philosophique, H. Atlan tente de reformuler les termes de la discussion qui oppose depuis quelques années une vision déterministe du monde, rendue inéluctable par les progrès des sciences de la nature, à la nécessité d’une éthique biomédicale fondée sur l’idée d’un sujet conscient, libre et responsable. Science et éthique, compréhension de la nature des choses, et modification des choses et des êtres dans le sens d’un plus grand bien, semblent ici irréconciliables, ce qui s’avère inquiétant quant à la maîtrise des avancées de la génétique. Or, cette conciliation n’est possible qu’à condition de renoncer à la conception dualiste traditionnelle de l’être humain, où le libre-arbitre s’appuie sur la relation de causalité réciproque entre le corps et l’esprit, et où par conséquent la volonté, étudiée ici en partie sous l’égide de la théorie analytique de l’action, possède une apparente efficacité. Ainsi disparaît cette conception de l’homme comme sujet libre et responsable, au profit d’un autre sujet « déterminé et responsable », jetant alors les fondements d’une « éthique du déterminisme ». Loin d’être une contradiction dans les termes, celle-ci s’inscrit pleinement aussi bien dans une tradition philosophique judicieusement convoquée, y compris dans ses moments trop méconnus (voir le très beau passage sur Hasdaï Crescas), que dans la logique même du progrès scientifique. C’est ici qu’intervient pour la première fois la philosophie de Spinoza : l’auteur examine en effet le problème à la lumière du concept de libre nécessité. H. Atlan ouvre alors une voie originale entre un idéalisme inadapté à la tendance réductionniste actuelle et un matérialisme dont l’écueil inverse serait de nier les phénomènes mentaux. Il reprend en le renouvelant le monisme radical spinoziste du corps et de l’esprit, de l’entendement et de la volonté, seul capable de résoudre la question du rapport psycho-physique. On voit ici comment la « physique » spinoziste, pourtant à contre-courant des théories de son temps, trouve un écho inattendu dans les recherches contemporaines sur les nouvelles données neurophy-siologiques, encore difficiles à interpréter. Le concept de causalité immanente permet ainsi de réhabiliter la conscience au sein du contexte des neurosciences. Notons par ailleurs que l’auteur est bien souvent amené à traiter des questions épineuses dont la critique spinoziste n’est pas encore totalement venue à bout, comme par exemple la définition de l’attribut. C’est parce que notre connaissance des mécanismes du corps reste inadéquate que perdure le modèle dualiste de l’union de l’esprit et du corps dans l’expérience commune. Or les sciences actuelles permettent de se faire une image de plus en plus précise des événements physiques et mentaux : l’esprit et le corps apparaissent comme des propriétés émergentes de leur propres constituants, comme des systèmes dynamiques et auto-organisés, ce qui rejoint la théorie de la substance, à la fois natura naturata et natura naturans. De même, le concept de conatus aide à repenser la nature des jugements que le sujet moral prononce, en faisant l’économie de la notion chimérique de volonté absolue. Le jugement rationnel sur le bien et le mal, pour être contraignant, doit être compris et intériorisé comme un affect par le sujet, et non simplement comme un pur phénomène mental. La réflexion d’H. Atlan sollicite pour finir l’objet central du Traité théologico-politique dans le but de rétablir une cohérence entre la connaissance du « Livre de la nature », dé-divinisé, et cet autre livre qu’est l’Écriture, qui décrit une nature créée et finalisée. Il se réfère à la méthode historique d’interprétation des textes sacrés, en l’opposant à celles de Maïmonide ou de la Kabbale, fondant un nouveau statut pour la connaissance naturelle, qui devient aussi « divine » que la connaissance prophétique ou révélée. Interpréter l’Écriture comme on interprète la Nature, tel était le projet spinoziste. Mais l’intelligibilité des deux Livres se conquiert paradoxalement à la faveur d’un abandon de leur Auteur, afin de perpétuer sa « parole », une parole désormais « athée », laissant libre cours à la connaissance de son oeuvre.
Céline Hervet