Les actes du congrès qui a réuni les principaux acteurs des études spinozistes dans la péninsule ibérique en avril 1997 témoignent de la vitalité et du caractère singulier de ces études dans cette région qui n’a pas fini de régler ses comptes avec une histoire où la présence-absence de Spinoza mérite quelque attention. La rencontre de Compostelle est la septième du genre à l’initiative du « Séminaire Spinoza » qui commença en 1990 et réunit les spinozistes hispano-portugais. Avec la complicité d’Atilano Dominguez, traducteur espagnol de Spinoza, Jesús Blanco Echauri, Professeur à l’Université de Saint Jacques de Compostelle, a organisé cette rencontre en la situant sous le signe des relations historiques de la Galice et du Portugal : comment penser la présence – absence du philosophe d’origine ibérique, « étranger absolu » (expression empruntée au titre d’un livre de Eduardo Lourenço sur Fernando Pessoa) en son lieu d’origine qui se transforme en lieu d’une brûlante interrogation sur « le sens éthique de la philosophie de Spinoza » selon les termes d’A. Dominguez ? Il ne s’agit pas de reproduire des études historiques menées ailleurs « sur » la pensée de Spinoza, car la Galice requiert de penser « avec Spinoza » et de toute la puissance critique et actuelle d’une philosophie inassignable. J. Blanco ouvre cette réflexion collective sous l’égide d’Adriano Solovo, personnage tiré d’un « Bildungsroman galicien », illuminé par la découverte de l’Ethique qui avance avec la pensée de Spinoza tel un mineur de fond portant sa lampe sur son casque. Rationaliste, ironique et lyrique, cette introduction nous invite à suivre « la critique rationaliste du rationalisme » propre à la pensée politique de Spinoza ; tel est le fil conducteur de ces 12 conférences et 18 communications, assorties de discussions entre spinozistes et non-spinozistes.

La première partie est consacrée à la philosophie morale dans son rapport à la philosophie générale : on y retrouve les auteurs déjà connus comme Luis Machado de Abreu qui reprend sa thèse sur l’utopie de la raison en l’appliquant plus particulièrement à l’éthique spinozienne, ou encore Eugénio Fernández, qui développe les analyses spinoziennes sur la maîtrise des affects. Mais la présence de Fernando Savater, philosophe populaire au meilleur sens du terme et militant effectif de la li-berté de penser face au terrorisme, donne une autre signification à son discours qu’il présente comme un soliloque sur l’Éthique de l’allégresse. Malicieusement, Savater parvient à la joie de vivre en partant de la certitude de la mort ; la performance est très peu académique et l’ironie permanente, qu’autorisent les références à Borges, Kafka, Nietzsche et Ortega y Gasset, relève plus de la provocation que des doctes études, mais, somme toute, la figure du Spinoza subversif y trouve son compte. Dans les communications nous noterons l’étude des propositions 17 et 18 de la deuxième partie de l’Ethique, faite par Maria Luísa da Cámara (Universidad Complutense de Madrid) sur la fonction théorique du temps dans la dynamique de la pensée imaginaire.

La seconde partie est consacrée à la philosophie politique et donne la parole aux spécialistes en la matière. Diogo Pires Aurélio fait la genèse du concept de nation dans la pensée politique de Spinoza : la critique de la croyance au peuple élu, la continuation de l’état de nature dans l’état civil, la naissance d’une nation et l’oscillation amour-haine distinguent la conception spinoziste des autres théories constitutives de l’État-nation, celles de Machiavel, Bodin et Hobbes, ou encore Antonio Vieira que Spinoza ne connaissait pas. Par sa conception inouïe de la souveraineté populaire et par la réitération de l’idée selon laquelle l’État doit être régi comme « un seul esprit », Spinoza élabore une première forme de religion patriotique (p. 279-299). Atilano Dominguez montre l’actualité de la réflexion spinozienne du rapport entre éthique et politique en rappelant les critiques d’Ortega y Gasset contre l’immoralité de la vie publique en Espagne (p. 371-391). Nous noterons enfin l’analyse du réalisme spi-nozien par Viriato Soromenho-Marquês, plus connu pour ses travaux sur la philosophie critique, qui confronte ici la critique spinozienne de l’utopie philosophique, celle du nihilisme par Nietzsche et de la Schwärmerei par Kant.

Bien qu’il soit assez difficile de se procurer cet ouvrage, nous en recommandons la lecture pour sa diversité et sa tonalité particulière.

Evelyne Guillemeau