On sait que la vie et l’œuvre d’Uriel da Costa ont toujours été associées au nom de Spinoza. De Bayle à Voltaire, de Reimarus à Herder et de Gebhardt à Revah, l’historiographie spinoziste n’a eu de cesse de s’interroger sur les rapports liant les deux auteurs. Marrane d’origine portugaise, Uriel da Costa traverse l’Europe et arrive à Amsterdam vers 1625, où il met fin à ses jours en 1640 après avoir été condamné par la communauté juive. La pensée d’Uriel da Costa est consignée dans un texte en portugais intitulé l’Exemplar humanae vitae, publié en 1687 par le théologien arminien Philipp van Limborch. L’histoire de ce texte constitue à elle seule l’un des chapitres les plus passionnants de l’histoire européenne des idées. C’est précisément cette histoire que Omero Proietti reconstruit dans son édition italienne de l’Exemplar, dont il fournit également la traduction. Le travail critique et analytique effectué sur le texte de Da Costa est impressionnant. Proietti établit d’abord une confrontation philologique très approfondie entre l’Exemplar et les autres textes de Da Costa, comme l’Exame das tradições phariseas, écrit en 1624 à Hambourg pour défendre la communauté juive portugaise de cette ville contre les attaques menées par les pasteurs luthériens. Il fait ainsi émerger la spécificité de l’Exemplar, qui ne réside nullement dans son caractère autobiographique mais plutôt dans sa prise de position radicale contre les « pharisiens » d’Amsterdam, c’est-à-dire les rabbins de la synagogue qui ne font que reproduire les « archétypes comportementaux » de la religion chrétienne. C’est en ce sens précis que l’Exemplar humanae vitae peut être considéré comme une défense acharnée de la libre pensée critique contre toute forme de religion visant l’exclusion systématique de penseurs « dissidents ».
C’est également dans cette optique que Proietti examine les liens entre Spinoza et Uriel da Costa, en particulier entre le Traité théologico-politique et l’Examen. Pour Proietti, Spinoza connaissait sans doute l’histoire tragique de Da Costa. De ce point de vue, le Traité théologico-politique peut être considéré comme étant une mise en valeur philosophique de l’héritage théorique laissé par Da Costa. Proietti met en perspective les deux ouvrages, en soulignant leurs nombreux points communs. Parmi les plus significatifs, la thèse selon laquelle l’élection du peuple juif ne consiste pas en la félicité extra mondaine mais en l’efficacité des lois et en la stabilité du régime politique. Spinoza et Da Costa font également référence à l’historien Flavius Josèphe dans leur reconstitution des faits marquants de la République des Hébreux. Les deux auteurs concordent aussi sur la nécessité de remettre en question toute conception relative à l’éternité des peines post mortem et au caractère absolu des notions de bien et de mal. De cette confrontation serrée entre l’Exemplar humanae vitae et le Traité théologico-politique, Proietti fait émerger le spectre extrêmement articulé et complexe de la culture marrane, capable de tisser en profondeur les mouvements et les lignes de force de la pensée spinozienne.
On ne peut en conclusion que souligner la qualité absolument remarquable de cette édition italienne de l’Exemplar humanae vitae d’Uriel Da Costa, dont la traduction et l’introduction d’Omero Proietti nous restituent toute l’envergure et l’originalité philosophiques.
Saverio Ansaldi
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