L’ouvrage interroge le problème éthique de la béatitude dans les termes d’une sortie hors de la passivité, et tâche de répondre à deux questions qui déterminent deux directions d’étude. D’une part, il s’agit de savoir si la passivité exclut le bonheur ; d’autre part, en admettant que la passivité soit réelle et non seulement imaginaire, il convient de déterminer quel est son rôle dans le désir d’être actif. L’enjeu de ce questionnement est d’articuler le texte de Spinoza à « une expérience de vie », c’est-à-dire de fonder sa « vérité éthique ».

Dans le premier chapitre, l’auteur montre l’originalité de l’activité telle que la conçoit Spinoza. En étudiant la manière dont la puissance s’exerce absolument (d’abord en Dieu, puis dans les modes), il est ainsi amené à défendre une première thèse forte, appuyée sur la distinction entre deux manières de produire un effet : « l’homme ne peut être dit cause libre ». Mais cela n’interdit pas l’activité, en tant que celle-ci engage une positivité pure, sans négation ontologique corrélative. Autrement dit, loin que l’action implique la passion comme sa réciproque (selon le schéma cartésien), elle est toujours « interactivité » entre plusieurs modes.

Sur ces fondements, le deuxième et le troisième chapitres s’attachent à situer la causalité active en l’homme. Selon l’auteur, la contrainte entre les modes ne constitue pas un obstacle à leur devenir actif, elle est le milieu dans lequel agit leur communauté. Cette communauté est conçue comme un rapport de convenance, et c’est en fonction de cette convenance entre les modes que se comprend la constitution de l’activité humaine rationnelle.

L’auteur montre alors que l’activité de l’esprit ne vient pas en surcroît de la puissance du corps. L’aptitude à être affecté et à affecter propre au corps humain est définie comme l’activité réelle de ses propriétés. Une nouvelle thèse forte pose alors une distinction entre dimension physique et dimension affective du corps, pour rapporter au devenir du corps affectif l’aptitude à être affecté diversement et simultanément. C’est donc par là que se comprend le devenir actif de l’homme.

La suite de l’ouvrage examine les détails de ce progrès vers l’activité. Le quatrième chapitre établit ainsi la différence entre passivité et activité en termes d’occupation de l’esprit. En effet, la distraction de l’esprit signe l’empêchement de sa puissance, tandis que la perception simultanée suppose une attention soutenue qui oriente l’esprit vers le désir actif du souverain bien. L’analyse du prologue du TRE montre que le concept de distraction permet à Spinoza de penser la passivité joyeuse : l’empêchement d’agir n’est alors pas ressenti comme tel. Dès lors, l’admiration apparaît dans l’Ethique comme l’obstacle fondamental à l’activité, en tant qu’elle est une distraction mentale sans cause positive. En effet, l’admiration ne naît pas de la singularité d’une chose, mais du fait que son image ne s’inscrit pas dans l’enchaînement d’images propre à l’esprit. C’est ce qui permet à l’auteur de proposer une définition originale de l’admiration, comme enchaînement imaginatif distrait, empêchant le désir d’être actif sans pourtant l’attrister. L’admiration apparaît donc comme la figure de la passivité par excellence.

Reste à savoir comment un désir d’activité peut naître au sein de cette passivité. Avec la constitution d’un « modèle de la nature humaine » apparaît la double dimension, prescriptive et explicative, de la raison, et l’origine du désir d’être actif est découverte dans la passivité joyeuse. En effet, l’esprit désirant se rapporte à une norme ; mais loin que cette norme soit imaginaire, elle est au contraire saisie par une intuition qui est déjà « fixation du regard ». Dès lors, confrontant Spinoza à la pensée de Canguilhem, l’auteur dégage comme modèle de perfection celui de la multiplicité des normes affectives déterminées par les parties actives de notre essence.

Le sixième et dernier chapitre examine enfin deux questions : d’abord, comment assurer l’intelligence de notre propre affectivité ? La réponse est dans l’occupation de l’esprit par l’idée adéquate de Dieu, qui est compréhension de la communauté agissante constitutive de notre affectivité. Ensuite, comment comprendre que nous puissions accéder dans le devenir à une activité éternelle ? La réponse est dans le caractère fictionnel du devenir : la fiction du devenir actif éternel engendre une activité qui n’est pas en devenir, mais en repos.

L’auteur a-t-il établi par là, comme il se le proposait, la « vérité éthique » de la philosophie de Spinoza ? En faisant l’économie d’une définition de la béatitude (assimilée tantôt au bonheur, tantôt à la joie, essentiellement à l’activité et pour finir au repos) il semble laisser de côté une partie de ses ambitions. Mais son étude n’en aura pas moins soutenu des thèses fortes, appuyées sur un travail approfondi des textes ; de plus, en entrant dans un véritable dialogue avec les commentateurs (avec Deleuze sur la puissance, Macherey sur la liberté, Bartuschat sur l’activité psycho-physique, Moreau sur l’attention) et en envisageant régulièrement plusieurs solutions à un problème, l’ouvrage présente utilement le dernier état de la recherche, et met très efficacement à jour les profondes difficultés de penser l’immanence.

Maxime Rovere

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