Cet ouvrage de L. Vinciguerra est l’expression d’un travail authentiquement philosophique sur le signe et un livre spinoziste de haut niveau pour au moins deux raisons : d’une part, il inscrit le spinozisme dans l’horizon commun des questions épistémologiques centrales de son époque ; d’autre part, cette mise en perspective y apparaît inséparable d’une étude renouvelée et rigoureuse, tant sur le plan académique que conceptuel, de la méthode génétique de Spinoza appliquée à la formation d’une théorie du signe au fil de la genèse de l’imagination. L’adéquation entre une figure précise de Spinoza – projetée non seulement sur la scène philosophique de son temps, mais aussi dans des enjeux cruciaux de la sémiologie contemporaine – et l’exploration approfondie d’une partie importante de l’élaboration du système spinozien, suivant la méthode constitutive qui la représente, est le trait le plus caractéristique du livre. Le lecteur se trouve confronté ici à l’engendrement du concept de signe, à ses ramifications dans l’architecture du système : il en découvre progressivement le statut et dispose pas à pas des éléments doctrinaux les plus fins qui permettent d’en suivre les transformations, notamment à travers le Traité de la réforme de l’entendement, l’Ethique (en particulier la Partie II) et le TTP.
Ainsi, Spinoza apparaît, en premier, confronté aux lignes de force de l’épistémè de l’âge classique, reconnu à travers ses positions singulières sur un thème longtemps négligé dans les études spinozistes, mais surtout utilisé, en second, comme un moyen puissant d’interroger l’historiographie consacrée (Les mots et les choses de Foucault en tête), à partir de laquelle il devient possible de mesurer avec efficacité la singularité du spinozisme dans son ensemble. Dans cette optique, le spinozisme n’occupe plus une place déterminée à l’avance à l’intérieur ou à l’extérieur de cadres rigides et non interrogés, mais dynamise les grilles historiographiques générales. Ce qui permet d’y déchiffrer sa place, son anomalie véritable, et même d’en tirer un double enseignement de fond : montrer comment la prise en compte d’une épistémè commune ouvre une voie dans la lecture d’un grand système et dans quelle mesure ce qui est lu en suivant cette démarche dessine, en retour, des contours plus affûtés sur les variations lexicales et les grands textes d’une époque.
Une méthode et une philosophie de l’histoire de la philosophie figurent donc incontestablement au premier plan des préoccupations du livre : ses effets se situent au-delà du spinozisme, sans prétendre interpréter des pans entiers de l’âge classique en termes spinozistes ou faire du spinozisme une catégorie de perception d’ensemble, à travers laquelle les contenus des doctrines paraissent aplanis ou vidés de toute substance particulière. Le livre rejoint ainsi des thèmes herméneutiques circulants, impliqués dans l’interprétation de l’Ecriture, et l’histoire de questions philosophiques et sémiologiques, sans en préconstruire les enjeux à partir de Spinoza. Ce faisant, il témoigne de l’utilité d’une monographie principalement centrée sur les textes analysés à la lettre et sensible à l’entour comme aux enjeux de longue portée du système. En effet, lorsqu’elle pénètre dans le spinozisme, la problématique sémiologique générale, mise en perspective à partir d’un plan large, nécessite une lecture génétique de l’imagination qui traduit l’originalité de la réflexion spinozienne sur le signe dans l’épistémè de l’âge classique. Spinoza y fait figure de généticien du signe, dont la logique et la signification cognitive, suggérées par l’absence de signe de la vérité et démontrées dans les registres du corps, de l’affect et de l’interprétation, se forment au fil d’une genèse de l’imagination. Le livre prend acte de la méthode constitutive spinozienne, en montre la singularité et révèle comment Spinoza, sur son propre terrain, rejoint les préoccupations communes et dominantes, indépendantes des théories du signe, sur la causalité. Le signe, c’est-à-dire un certain aspect de la cause, est bien au cœur du système spinozien. Autrement dit, la sémiologie spinoziste paraît moins essentielle que d’autres parce que sa fonction n’est pas seulement localisée dans un champ disciplinaire, notamment herméneutique, mais en réalité dirigée vers les questions épistémologiques centrales de l’époque, délaissées ou placées au second plan dans les théories du signe les plus structurées (notamment le Léviathan de Hobbes, la Logique ou l’art de penser de Port Royal ou la théorie cartésienne des passions).
Tel est un des apports principaux du livre : ne pas déduire de la méthode spinozienne que Spinoza est passé à côté de la pensée historique du signe, mais souligner à quel point cette méthode fonctionne elle-même comme un signe. Elle est l’indice que Spinoza a d’abord perçu le signe comme inséparable de l’épicentre du questionnement philosophique de son époque sur les différents genres de la connaissance et l’implication du corps dans ces genres. Conçu avec précision dans l’Introduction et décliné dans les quatre Parties qui forment le livre (Sentire sive percipere ; Le corps et sa trace ; Des images et des signes ; De l’usage des signes), le statut spinozien du signe est révélateur de sa proximité avec l’essentiel : loin de procéder à une taxinomie ou à une hiérarchisation dans la profusion empirique des signes, Spinoza conçoit le signe comme une aide, sur le modèle de l’expérimentation évoquée dans le TRE, apte à effectuer les distinctions fondamentales du système, convoquée à des moments topiques et étudiée à travers ses usages, l’histoire, les habitudes dont il est chargé. A chaque fois, le signe conserve sa signification cognitive, tout en s’articulant à un triplet de notions impliquées dans la genèse de l’imagination : l’image, la trace, l’impression. Un des nombreux effets de cette articulation est de remettre en question la localisation du spinozisme dans l’univers de l’expression, ou plutôt de la préciser en la transportant sur le terrain de la représentation, de l’impression et de l’affectivité. Cette articulation se trouve ainsi explorée dans un ensemble dense de vingt Chapitres (renseignés par des notes informées et pointues), qui suivent la trame d’un processus complexe de constitution. Il est certain que ce livre enrichit la perception des spinozistes sur leur propre corpus. Mais il est tout aussi assuré qu’il offre l’impression d’être à la fois plongé dans la conceptualité la plus stricte du spinozisme et entraîné dans un courant qui la dépasse en la livrant à la réflexion de tous.
Adrien Klajnman
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