Ce livre réunit neuf études : deux d’entre elles sont inédites, les autres étaient devenues difficilement accessibles. Sont ainsi réunis, dans cet ouvrage, des textes qui non seulement permettent de se donner une idée précise des problèmes analysés par Spinoza, à propos des relations entre religion et politique, mais aussi offrent des aperçus nouveaux sur ces problèmes. Car les articles mettent presque à chaque fois en évidence des difficultés jusqu’alors ignorées comme telles ou des aspects pas encore étudiés. Par exemple, dans le texte sur « Les deux genèses de l’État dans le TTP » (p. 11-20), l’attention du lecteur est attirée sur le chap. V, le plus souvent négligé quand on s’intéresse à la genèse de l’État, chapitre où Spinoza insiste sur la vie et le travail, les besoins humains, et non pas sur le droit et les passions, comme il le fait dans le chap. XVI. Puis l’article « Spinoza et l’autorité d’un modèle : l’État des Hébreux » (p. 21-34) montre que la réflexion du philosophe met en évidence, à partir de l’analyse de l’histoire de cet État, « les besoins fondamentaux de la nature humaine en matière politique » et surtout pose les prémisses d’une « théorie du devenir des États et de l’individualité des Nations » (p. 33).

Il convient de s’arrêter particulièrement sur le remarquable article, inédit, « La place de la politique dans l’Éthique » (p. 41-62) où une magistrale étude de ce qu’introduit dans la doctrine la théorie de l’imitation des affects permet de comprendre pourquoi « la guerre civile et la destruction de l’État sont non pas un risque mais l’horizon nécessaire de l’apparition de la société » (p. 46). L’imitation qui « implique que les hommes aient d’emblée des relations » est aussi ce qui « renforce l’insociabilité des hommes plutôt qu’elle ne l’annule » (p. 52). Toute l’attention se porte alors non plus sur le seul jeu des passions et sur la problématique des contre-feux, mais plutôt sur le « jeu d’intérêts » qui fera en sorte que « même des gens passionnés puissent produire plus d’avantages que de désavantages » (p. 56).

Le lecteur trouvera également intérêt à s’instruire de la manière selon laquelle Spinoza se rapporte au mythe de Venise (« La théorie de l’État et le modèle vénitien », p. 35-40). Il bénéficiera de précieux aperçus sur la façon dont le concept d’éternité joue dans le TTP (p. 71-80). Il verra à quel point « Les principes de la lecture de l’Écriture Sainte dans le TTP » (p. 81-92) sont plus complexes et élaborés que ne le laisserait croire une lecture centrée sur le chap. VII. Il appréciera l’analyse du livre de Louis Meyer, ami du philosophe et auteur de Philosophia S. Scripturae Interpres, analyse grâce à laquelle il mesurera mieux, par contraste, la spécificité de l’œuvre spinozienne. Enfin il profitera de la réflexion finale sur le passage de la religion à la philosophie, passage qui a fait sortir Spinoza du cercle dans lequel tourne l’hétérodoxe (« De la rupture religieuse à la philosophie », p. 107-113).

Avec ces études, l’A. met en évidence l’intention de Spinoza lorsqu’il se rapporte à la religion en tant que réalité externe et pratique sociale. Il s’agit d’étudier les Églises à partir « des lois de fonctionnement de la nature humaine » (p. 9), c’est-à-dire en fonction de l’histoire réelle et non pas des discours de légitimation. En ce sens précis, il s’agit bien « d’une démarche matérialiste ».

Soulignons encore un point très bien mis en évidence dans ce recueil, à savoir que l’époque à laquelle Spinoza écrit étant très différente de la nôtre, cela a des conséquences sur l’abord des relations entre politique et religion. Si Spinoza est obligé de prendre un tel intérêt aux textes sacrés et à la Bible en particulier, c’est parce que la réflexion politique de son temps ne cesse de s’y référer, produisant des effets pratiques, et qu’il est impossible de penser la constitution de l’État en ignorant par exemple l’État des Hébreux. Certains le prennent comme modèle tout à fait pertinent, c’est-à-dire concrètement comme légitimation d’une forme donnée d’exercice du pouvoir et de la domination. Spinoza doit donc se situer dans ces débats en cours. Sa critique de l’État des Hébreux en tant que modèle sacré ne l’empêche pas pour autant d’en faire, dans le TTP, une excellente source d’enseignements politiques et d’exemples de ce qu’il convient de faire ou au contraire d’éviter pour donner à l’État stabilité et durée. Car, comme le montre parfaitement les études de P.-F. M., en particulier celles sur « Les deux genèses de l’État dans le TTP » et sur « La place de la politique dans l’Éthique », le problème n’est pas tant de faire société – Spinoza pense que les hommes sont naturellement autant sociables qu’asociables – que de faire durer cette société, de faire en sorte qu’elle ne soit pas un perpétuel recommencement chaotique, grâce à la réalité d’un État dont les règles sont bien pensées en fonction à la fois de la nature humaine, de l’ingenium d’un peuple et d’une situation donnée. Aussi Spinoza se situe-t-il dans un « âge théologico-politique » (p. 87), où il est impossible de penser l’État sans considérer attentivement la religion et sans se demander si elle doit être subordonnée au Souverain ou indépendante. C’est pourquoi sa philosophie ne peut être abordée comme « un tout cohérent issu d’une idée centrale et articulé autour d’elle » (p. 69), mais comme « un tout articulé en un ensemble de régions » dont certaines « croisent, suivent, prennent en charge les arguments et les questions de lieux théoriques prédéfinis » (ibid.).

Ce recueil rappelle ainsi que Spinoza est un grand penseur de la réalité politique et que c’était être hémiplégique de ne voir en lui que le métaphysicien au-dessus de la mêlée, auteur de l’Éthique et « athée vertueux ».

Il faut encore dire un mot du style de l’A. Clair et direct : P.-F. M. ne s’embarrasse jamais de fioritures et n’ennuie pas le lecteur avec des détours soporifiques ou de longues récapitulations de ce qui est déjà acquis par la critique. Non pas qu’il agisse avec désinvolture : toujours il renvoie en note à ce qui a été considéré ou déjà suffisamment étudié par les interprètes qui le précèdent ou sont ses contemporains. Il n’y a pas non plus de raccourcis abusifs, car tout ce qui est nécessaire à la compréhension d’un problème est apporté dans le corps du texte des articles. C’est pourquoi ce livre constitue pour les spécialistes du philosophe, ou même les amateurs éclairés, une référence précieuse qui donnera à penser.

Ghislain Waterlot

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