Ce recueil est issu d’un colloque qui s’est tenu en 2001 à l’Université d’Arizona, dont le but était de faire dialoguer trois mondes apparemment peu conciliables : la philosophie, le judaïsme et le féminisme. L’éditrice constate dans la préface que, si le féminisme a profondément enrichi et transformé le domaine des études juives, la philosophie restait un territoire encore inexploré. Les contributions étudient notamment les thèmes fondateurs de la pensée féministe, parmi eux la question du corps féminin et de l’incarnation du sujet philosophique. Les deux articles qui nous intéressent ici se trouvent dans la première partie : « Re-reading Jewish Philosophers ». Dans le premier, « Thinking desire in Gersonides and Spinoza » (p. 51-77), l’auteur, Idit Dobbs-Weinstein, commence par se situer dans la problématique du recueil. L’histoire de la philosophiev – tout comme la pensée féministe – n’est pas apolitique, ni absolument neutre, et le choix de ces deux auteurs, s’avère tout à fait pertinent : Gersonide, étrangement délaissé par les études philosophiques, héritées de la tradition chrétienne occidentale issue du platonisme, et Spinoza, que cette tradition s’est au contraire approprié en occultant et ses liens avec le judaïsme et son athéisme. Car c’est la dépendance à l’égard du canon philosophique traditionnel qui pèse selon l’auteur sur la philosophie féministe et la cantonne dans une critique abstraite du dualisme (corps/esprit, féminin/masculin). L’A. entreprend donc une généalogie des pensées de Gersonide et de Spinoza ouvrant la voie à une véritable philosophie féministe, concrète et non dualiste. I. D.-W. établit une continuité entre Aristote, Gersonide et Spinoza, si on lit la psychologie aristotélicienne, en articulant l’Éthique à Nicomaque et le De Anima, le désir de connaissance inhérent à la nature humaine, et toutes les autres sortes de désir. L’auteur reconstitue à partir du commentaire de Gersonide sur le Commentaire du De Anima d’Averroès une psychologie matérialiste, que Spinoza radicalisera en critiquant la notion de facultés de l’âme et le préjugé téléologique, et en insistant sur leurs conséquences sur les plans politique et religieux. On ne peut remédier à la superstition et à l’ignorance qu’en remontant à leur racine naturelle affective, c’est-à-dire sans établir de séparation entre ce qui relève traditionnellement du corps, de l’animalité et des passions et ce qui appartient à l’esprit, l’humanité et la raison, héritée de l’intellect agent aristotélicien capable de maîtriser les passions. Dans cette perspective, les catégories de genre féminin et masculin se révèlent inopérantes et l’auteur se tourne pour finir vers les implications politiques de la philosophie juive en affirmant que Spinoza ne peut être lu qu’en héritier de la philosophie juive laquelle, comme toute science, doit concrètement aboutir à des pratiques politiques de libération et de transformation des conditions sociales. Dans le second article, « Spinoza’s Ethics and the Liberation of Desire » (p. 78-105), Heidi Miriam Ravven note que le plus grand souci de Spinoza est la question des effets psychologiques de l’oppression sociale. La vie sous la conduite de la raison constitue avant tout une libération à l’égard des formes d’oppression intériorisées, l’éthique étant ce passage de la passivité à l’activité. L’auteur confronte alors les thèses cartésiennes de la relation entre l’âme et le corps à celles de Spinoza, qui rompt avec le dualisme en n’attribuant l’activité et la passivité — à l’origine des notions morales — qu’à l’entité « corps-esprit ». Ainsi se dessine un modèle de la nature humaine, notion commune adéquate, et une éthique rationnelle (Ethics of Ratio) dont les règles s’apparentent selon l’auteur aux commandements du Deutéronome et de la Halakha. Vivre sous la conduite de la raison serait vivre « sous les commandements de la Loi Divine ». H.M. Ravven décrit alors l’État mosaïque originel, considéré comme une communauté dont les valeurs et les lois encouragent la liberté de penser et d’agir. L’effort individuel de libération, et cela vaut d’autant plus pour les femmes, doit ainsi trouver son expression dans les liens que les êtres humains tissent entre eux au sein de la Nature.

Céline Hervet

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