Ce livre est la première étude entièrement consacrée au rapport entre la philosophie de Spinoza et le républicanisme. Dans le sillage des travaux – et de la méthodologie en histoire des idées politiques – de Quentin Skinner, elle réinscrit de manière très érudite l’œuvre politique de Spinoza dans le contexte des théories et des pratiques politiques du xviie siècle hollandais, tout en proposant une lecture de cette œuvre en termes républicains.

Une longue tradition de commentateurs, principalement anglo-saxons, a fait de Spinoza un penseur libéral. L’intuition du républicanisme de Spinoza n’est cependant pas nouvelle. Un certain nombre d’interprètes, au premier rang desquels Blom, Haitsma Mulier ou Israel, ont déjà abordé cette question. Mais la grande nouveauté du travail de R. Prokhovnik est de systématiser pour la première fois une telle approche en analysant l’œuvre politique de Spinoza à l’aune de la tradition républicaine hollandaise en vue de saisir sa force illocutionnaire.

Son ouvrage présente deux grands moments de réflexion. Les cinq premiers chapitres sont consacrés à l’étude du contexte républicain hollandais. La tradition républicaine hollandaise peut être datée de 1579 lorsque les Provinces-Unies s’émancipent de l’Espagne en constituant l’Union d’Utrecht. C’est pourquoi l’auteur commence par étudier la révolte hollandaise et la pensée politique qui la sous-tend, puis analyse la formation historique et l’évolution politique de la République hollandaise en montrant que ce n’est qu’avec l’avènement du régime De Witt que les Provinces-Unies peuvent à juste titre être appelées République. Le républicanisme de Jan De Witt, et en particulier la stratégie de la « vraie liberté » qui en fait toute l’originalité, est alors examiné de près. Attentive à la dimension européenne de ce mouvement, R. Prokhovnik propose aussi une comparaison entre les Provinces-Unies et l’Angleterre, à la lumière des relations et confrontations politiques, ainsi que des échanges et transferts intellectuels qui ont lieu entre les deux républiques. Elle conclut ce premier moment contextuel par une analyse du particularisme du républicanisme hollandais, à savoir la centralisation autour d’une province, la Hollande. Les trois derniers chapitres sont plus précisément consacrés à examiner la signification de la philosophie politique de Spinoza dans cette perspective nationale. L’auteur y développe des thèses qui ne devraient pas manquer de provoquer la discussion. Elle décrit la manière dont Spinoza respecte les traditions et les pratiques de la vie politique hollandaise dans son approche théorique et appuie ainsi le régime politique de De Witt. Elle soutient que sa pensée politique n’accorde pas de préférence à la démocratie, car le régime aristocratique était le plus en adéquation avec l’organisation politique des Provinces-Unies. Elle examine les deux notions centrales de ses textes politiques, la liberté et la souveraineté, et montre qu’elles permettent de comprendre ce que la réflexion de Spinoza doit à l’effort (intérieur et extérieur) de sa communauté politique pour conquérir son autonomie. Elle en conclut que le républicanisme de Spinoza peut en fin de compte être caractérisé comme l’expression philosophique singulière d’un soutien à la culture politique hollandaise plutôt que comme un engagement conscient de sa part dans la tradition républicaine européenne.

Cet ouvrage a donc le grand intérêt de démontrer que le républicanisme hollandais constitue un cadre historique déterminant pour comprendre la philosophie politique de Spinoza et de souligner l’importance de sa propre contribution dans ce contexte. On regrettera cependant que l’analyse de cette interaction fasse trop peu de cas des nombreuses études françaises consacrées à la politique spinoziste. Seuls les commentaires en langue anglaise sont longuement discutés – et la place qui est accordée à cette discussion a parfois tendance à desservir l’argumentation. Dépasser les cloisonnements interprétatifs nationaux, voilà néanmoins une raison de plus pour se pencher sur ce livre important et le soumettre au débat en France.

Christophe Miqueu

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