L’objectif de l’ouvrage est de présenter dans son originalité et sa force la philosophie politique de Spinoza, en la recentrant sur un thème qui, selon l’A., traverse aussi bien l’E. que le TTP et le TP, celui du rapport entre raison et affectivité humaine. Le problème constant de Spinoza, selon l’A., est de savoir comment compenser le manque fondamental de raison qui expose l’individu à des affects tristes. Au-delà de la solution de l’Éthique, à la portée du seul sage, Spinoza s’attache à développer dans ses traités politiques une solution adaptée au commun des hommes.
L’A. rappelle que le conatus humain a d’emblée une dimension politique. Selon Spinoza, l’entreprise visant à contrôler entièrement de l’extérieur la conscience des hommes est absurde, puisque le fait même de vivre en société et de désirer engage une réflexion individuelle irréductible sur le rapport de nos désirs aux normes existantes (chap. 1).
Si l’on s’en tient au seul mécanisme des affects, tant la vie émotive individuelle que le vivre ensemble ne peuvent acquérir la moindre stabilité. Pour un vivre ensemble sécurisé, il faut nécessairement qu’un moment extérieur intervienne, et qui se subordonne l’organisation des affects. Ce moment est la raison, qui est pour ainsi dire appelée par la vie affective elle-même (chap. 2).
La connaissance rationnelle du mécanisme des affects permet de prendre une certaine distance à l’égard de ses propres affects et de se discipliner. Elle permet également de découvrir que la poursuite d’intérêts strictement individuels compromet la capacité d’organiser notre propre existence, chaque intérêt privé entrant alors en conflit avec ceux des autres. Dans l’E., Spinoza décrit une situation encore idéale : l’accès à la sagesse relève de l’initiative du seul individu, abstraction faite de certaines conditions extérieures pourtant indispensables (relative tranquillité, stabilité, etc.). L’éthique appelle ainsi le politique (chap. 3).
Le problème est : comment compenser le manque de raison individuelle, en vue d’assurer au sein du groupe l’accès à la sagesse pour quelques uns et la paix pour tous ? Le premier ersatz de raison serait, d’après le TTP, la religion, entendue comme moyen de réguler l’instabilité et le désordre émotionnel des individus. Le sens essentiel du texte biblique est de motiver les hommes à la pratique de la justice et à l’amour du prochain, en d’autres termes, au vivre ensemble pacifique, fondé sur le commandement absolu de Dieu. Tous les hommes, même de médiocre intelligence, doivent pouvoir saisir ce noyau essentiel du texte sacré, pour que la paix soit possible. C’est à quoi servent les récits et les exemples : l’autorité divine est rendue sensible et accessible par divers exemples susceptibles de motiver efficacement des individus différents (chap. 4).
Le second moyen de compenser le manque de raison individuelle est la contrainte externe juridico-politique. Mais pour que cette contrainte apporte efficacement paix et stabilité, la constitution politique doit soutenir la liberté d’opinions. Faute de cette libéralité en effet, le gouvernement ne pourra plus compter sur un soutien spontané des citoyens mais s’exposera aux révoltes. Suivant le TTP, la liberté d’expression est ce qui conduit à la stabilité politique intérieure (chap. 5).
Concernant le TP, l’A. montre d’abord pourquoi, selon Spinoza, l’anarchie ne peut exister à l’état de nature, et pourquoi la problématique politique n’est pas chez lui, contrairement à ce qu’elle est chez Hobbes, contractualiste. Chez Spinoza, nature et politique sont dans la continuité l’une de l’autre, et se fondent mutuellement (ch. 6).
Le principal problème du TP est de clarifier les conditions sous lesquelles l’ordre politique, malgré les intérêts changeants et divergents des citoyens, peut acquérir une existence durable. Ces conditions déjà avancées dans le TTP sont renouvelées en prenant en compte une nature humaine dominée surtout par l’émotion, et, pour cette raison, changeante et belliqueuse. Les lois et institutions pourront être dites « conformes à la raison » si leur pouvoir de pacification est tel que les citoyens, malgré leur tendance naturelle à la division et l’instabilité de leurs relations, sont néanmoins d’accord pour respecter le dispositif institutionnel légal à titre d’instance ultime de résolution pacifique des conflits (ch. 7).
L’ouvrage offre assurément une clef de lecture féconde pour suivre le développement complet de la pensée de Spinoza.
Christophe Bouriau
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