Cet ouvrage propose une lecture singulière, expressément herméneutique, de la théorie spinoziste de la causalité mentale, appréhendée sous le régime des idées adéquates dans la connaissance du troisième genre, selon une double perspective, gnoséologique et pratique. Un des enjeux majeurs de l’ouvrage est l’analyse de la philosophie de l’esprit à l’œuvre dans l’Ethique, considérée en l’occurrence comme un « traité de psychologie philosophique ». Cette analyse non réductionniste, en rupture avec le programme d’une « naturalisation » du mental, assigne à une « philosophie de l’interprétation » la tâche de cerner les enjeux déterminants de la théorie spinoziste de l’esprit et de sa puissance propre. Pareille lecture, en l’espèce, prend pour point de départ deux passages dans la cinquième partie de l’Ethique : la proposition 10, et la célèbre formule du scolie de la proposition 23, « At nihilominus sentimus, experimurque, nos aeternos esse ».
La thèse générale de M. Lombardo est la suivante : la causalité proprement mentale, telle que la conçoit Spinoza, est une « causalité herméneutique ». Elle consiste d’abord à instituer, à partir des éléments perçus dans l’espace de l’expérience, des « combinaisons interprétatives », en fonction d’un « but représenté ». Cette causalité mentale est donc régie par une « intentionnalité radicale », et est articulée, dans l’activité de la mens humana, à la considération de ce qui constitue pour elle le meilleur, autrement dit à l’idée de bien, ou de « souverain bien ». Plus précisément, le but intentionnel que vise l’esprit, en tant qu’esprit singulier, individué, n’est autre que l’effort conscient pour comprendre (intelligere). En l’occurrence, par son activité propre, la production d’idées adéquates, l’esprit recompose et ré-enchaîne les affections du corps « selon un ordre pour l’entendement », transformant les affects passifs en affects actifs ; il détient en ce sens une véritable puissance causale, et notamment un véritable pouvoir de transformation de l’affectivité, dont les effets seraient littéralement « psychophysiques ». Ainsi se conçoit ce que l’auteur appelle un pouvoir « formant » de l’esprit, précisément lié à son « essence formelle » et à sa dimension réflexive, par lequel il pourrait changer, qui plus est intentionnellement, l’état actuel ou existant des choses. Telle est cette puissance « contrefactuelle » de la mens humana, à l’œuvre spécifiquement dans le troisième genre de connaissance, qui arrache celle-ci à la sphère de la nécessité aveugle ou du déterminisme absolu, et renoue avec la catégorie de possible dans le registre de ce que peut l’entendement. L’esprit n’est plus alors simplement assigné à une fonction perceptive, fonction de représentation de l’ordre unique des causes ou des choses, comme dans le cas (celui de la connaissance du deuxième genre par exemple) où il enchaîne des idées vraies, considérées sous l’angle de leurs essences objectives. Le passage de l’ordre des idées vraies à celui des idées adéquates, autrement dit aux idées considérées dans leur essence formelle, selon leur puissance propre d’idées, sans relation aux objets-idéats, désignerait précisément le seuil critique de libération de l’individu humain, dont le pouvoir mental ne serait plus simplement représentatif, mais également productif, ou « formateur ».
Le projet général de M. Lombardo dans cet ouvrage, qui vise à examiner la philosophie spinoziste de l’esprit à partir de la question pratique de la libertas humana, et conteste la réduction de cette philosophie à un nécessitarisme strict ou même à un « rationalisme absolu », répond assurément à une exigence originale de l’Ethique. La problématique de l’individuation, en ce sens, est envisagée dans toute son importance et selon ses effets théoriques, en ce qui concerne plus particulièrement la nature de la causalité mentale. Par ailleurs, l’érudition précise de l’auteur donne lieu à des rapprochements féconds : l’on songe en particulier à l’examen de la notion spinoziste de cause ou d’essence formelle, qui trouverait une de ses origines dans la notion de « concept formel » développée par Suarez dans ses Disputationes metaphysicae. Toutefois, l’on regrettera peut-être un usage non suffisamment interrogé, dans cette lecture de l’Ethique, de catégories dont Spinoza produit pourtant originellement la critique, comme celles de « possible », de « bien » et de « mal », ou encore de « but intentionnel ». Qui plus est, l’attribution à Spinoza d’un concept de causalité mentale dont les effets seraient psychophysiques engage la question d’un éventuel retour au modèle de l’interaction, modèle qui se trouve cependant expressément récusé dans l’Ethique.
Pascale Gillot
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