Ayant pour thème central l’esprit et le corps chez Spinoza dans ses rapports avec la neuroscience contemporaine, le volume 14 des Studia Spinozana s’ouvre sur une introduction des éditeurs, J. Thomas Cook et Lee Rice, qui présentent les deux directions cartésienne et anticartésienne suivies par la recherche, et qui attirent l’attention sur l’intérêt actuel porté par les chercheurs au « parallélisme » psychophysique de Spinoza après les impasses liées à la conception de l’union chez Descartes.
Après cet état des lieux général, Charles Huenemann se demande en quoi le sage spinoziste, le modèle de la nature humaine ou l’homme libre, se distinguent du zombie de David Chalmers qui a toutes les propriétés psychologiques de l’être humain sans disposer de ses propriétés phénoménales. Il montre, à partir de l’analyse de l’aptitude à former des idées adéquates des affects passifs, que le sage n’est pas un zombie, car il jouit d’une affectivité active à la fois phénoménale et psychologique grâce à l’amour intellectuel de Dieu.
Michaël Pauen s’interroge sur la théorie spinoziste de l’identité corps/esprit qui met un terme au dualisme cartésien et la confronte à la thèse contemporaine de l’identité entre le cerveau et l’esprit avec ses différentes variantes dans les neurosciences. Tout en étant conscient des différences de contexte historique, il souligne la proximité des conceptions spinozistes – dont il cherche à savoir jusqu’à quel point elles peuvent être qualifiées de réductionnistes – avec les théories modernes de l’identité type.
C’est ensuite à un examen critique des rapports entre Spinoza et la neuropsychologie que procède Heidi Morrison Raven. L’auteur passe rapidement en revue les œuvres de Lakoff et Johnson, puis consacre ses analyses de manière plus centrale à Damasio et achève son panorama de la recherche contemporaine sur les contre-positions prises par Martha Nussbaum et Vittorio Gallese.
Revenant à une approche plus interne, Vijay Mascarenhas propose une nouvelle interprétation du parallélisme moniste de Spinoza à partir de l’analyse de quatre problèmes fondamentaux, l’ambiguïté de l’expression « l’idée de », l’absence de fait, à ses yeux, d’idées adéquates dans l’esprit humain, la question des propriétés communes à tous les corps, et la notion d’idée de l’idée. Il insiste sur l’unité de l’idée et de son objet, de la pensée et de l’étendue, qui distingue Spinoza de Descartes, et sur leur inséparabilité qui permet d’échapper au scepticisme et au solipsisme.
Thomas Cook conclut les investigations en réfléchissant sur la plasticité de l’esprit impliquée par les idées imaginatives et les changements qui s’opèrent lors de la formation d’une idée adéquate. Il propose de rendre compte de la manière dont les idées inadéquates se changent en idées adéquates et le faux en vrai à l’aide des travaux de Paul Churchland, et en dégage une analyse originale de l’erreur intimement liée à l’affirmation de Spinoza selon laquelle l’esprit est avant tout une idée du corps.
Outre son thème central, le volume comprend une section Bibliography, portant sur Spinoza in Polen, Wirkung und Rezeption par A. Banaszkiewicz, une section Review recensant un certain nombre d’ouvrages individuels ou collectifs sur Spinoza parus dans les années 92 à 99, ainsi qu’une section Articles ‘Varii argumenti’ où figure d’abord une étude de Filippo Mignini sur la présence d’une terminologie théologique dans le Court Traité, notamment des concepts de Dieu, de fils de Dieu, création, providence, prédestination, diable…, et sur les raisons de cette prégnance du vocabulaire religieux qui tient à la fois à un souci de libérer l’esprit des préjugés, de rallier les lecteurs marqués par leur formation théologique et de les convaincre à l’aide d’arguments prenant appui sur les textes sacrés.
Un second article de Richard Glauser, qui examine de manière serrée et attentive la proposition 5 de la partie I, est consacré à la distinction des substances dans l’Ethique dans une perspective critique par rapport à Martial Gueroult. L’auteur dont la lecture se rapproche de celle de Garett propose une interprétation qui permet de réfuter par avance les objections de Leibniz et Bayle.
Le troisième article de ces Varii argumenti établit une confrontation entre le modèle géométrique euclidien de Spinoza et la méthode modernisée par Hilbert dans les Fondements de la géométrie. Hans-Joachim Vollrath tente de restructurer la métaphysique de Spinoza selon un schéma hilbertien et de déduire ses principaux théorèmes à partir d’un jeu d’axiomes indépendants et consistants.
Le quatrième article de Christian Iber analyse la réception de Spinoza par Schelling à travers quatre étapes du développement de sa pensée : les premiers écrits à la recherche d’une « éthique à la Spinoza », la nécessité de combler le fossé entre le fini et l’absolu grâce au recours à la doctrine spinoziste de la substance, la théorie de la finitude, et la reformulation finale du panthéisme.
Vesa Oittinen, enfin, dans son article « aut Deus aut Natura Feuerbach über Spinoza », étudie les deux phases de la réception de Spinoza par Feuerbach, de l’accueil favorable dans les œuvres de jeunesse où il salue son hyper-rationalisme, au rejet au nom du refus des abstractions philosophiques qui ont conduit Spinoza à projeter l’essence du moi hors du moi et à l’objectiver dans la substance.
Au total un volume extrêmement riche et varié qui témoigne de la vitalité du spinozisme international et qui fait le point sur la question des rapports entre la conception du corps et de l’esprit dans l’Ethique et les théories des neurosciences contemporaines.
Chantal Jaquet
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