En choisissant pour titre une dédicace stoïcienne qui étonna Paul (« Au Dieu Inconnu ») l’auteur se propose d’éclairer le rapport de Spinoza à deux traditions : d’une part, l’École du Portique, d’autre part, le christianisme paulinien. L’ouvrage se divise en deux parties : la première examine les thèmes stoïciens auxquels Spinoza et ses contemporains se réfèrent ; par la mise à jour des cryptocitations qui orientent la plume des uns et des autres (l’Histoire Naturelle de Pline, le De fato de Cicéron ou les Questions Naturelles de Sénèque) le stoïcisme de Spinoza apparaît dans sa dimension la plus polémique. La seconde partie se compose de textes présentés en version latine avec apparat critique, traduction et commentaires : un extrait de la correspondance entre Spinoza et Oldenburg entre 1675 et 1676 ; les notes de Leibniz sur ces lettres, avec un historique des rapports entre Spinoza et Leibniz de 1671 à 1677. Le philosophe de La Haye, le secrétaire de la Royal Society et l’auteur de la Théodicée apparaissent ainsi comme les représentants de différentes options concernant les rapports entre Dieu et la Nature, mesurées à l’aune des traditions issues du stoïcisme.
Dans un premier chapitre, l’auteur remonte aux origines de la prédication chrétienne. Conçue comme une révolte « socio-apocalyptique » contre l’Empire, celle-ci a rencontré en Grèce une diatribe stoïco-cynique déjà bien en place. S’y associant, le discours de Paul devant l’Aréopage se proposait de ramener le « dieu inconnu » du panthéisme stoïcien au Dieu chrétien révélé. Par cette mise en perspective, l’auteur introduit, quoique d’un peu loin, la question du rapport entre des traditions (l’une stoïcienne, l’autre chrétienne) qui sont, au XVIIe siècle, étroitement mêlées.
Le second chapitre aborde de plus près le stoïcisme de Spinoza. D’abord, par contraste avec celui d’Oldenburg, influencé par Robert Boyle : celui-ci soutient une épistémologie expérimentale et probabiliste, seule compatible avec un monde « paulino-occamistique » laissant place à l’arbitre de Dieu et au règne de la grâce. Spinoza, rapportant toute action à la « fatale nécessité » des lois de la nature, se place en revanche du côté d’un concept de nature rattaché aux expressions de Sénèque. Second point de comparaison : Leibniz défend un concept de nécessité finalisée, intermédiaire entre le volontarisme de Boyle et la nécessité géométrique de Spinoza : en tant que force indéterminée, celle-ci se trouve alors rattachée à Straton et à Diodore. L’intérêt et l’originalité du propos est d’étudier le stoïcisme de Spinoza comme un prédicat qui dépend des références identifiées par ses interlocuteurs. Par là s’éclaire non seulement le rapport de Spinoza au stoïcisme, mais surtout ce que signifie rattacher Spinoza à cette école de pensée. En somme, selon Proietti, le stoïcisme spinozien fait l’impasse sur l’inflexion christianisante des doctrines du Portique, pour promouvoir, avec une fortune entendue comme auxilium dei externum, « la réappropriation humaine de toute aliénation ou adultération théologique, politique, économico-sociale » (p. 54).
La suite du chapitre est consacrée à l’étude de différents thèmes, considérés isolément, mais unifiés par une méthode unique : un travail philologique d’une remarquable précision permet de tisser, au fil des expressions reprises d’un auteur à l’autre, un réseau de significations multiples. Ainsi, Proietti montre que le thème de la pars melior nostri, dont l’enjeu est moral chez Sénèque, soutient chez Spinoza le désir de connaître les choses naturelles ; que la notion cicéronienne de fatum, introduisant une rationalité dans l’existence de toutes choses, lui permet de défendre la liberté individuelle de penser comme une nécessité ontologique ; qu’en s’opposant à une tradition anti-stoïcienne qui va de Proclus à Alexandre d’Aphrodise et à Maïmonide, le déterminisme de Spinoza détruit la tentative de Paul d’intégrer l’argumentaire stoïcien et, séparant l’héritage du Portique de son adaptation paulinienne, signale le caractère inconciliable de la théologie et de la philosophie.
Le troisième chapitre s’attache spécifiquement à l’échange de 1675-1676 entre Spinoza et Oldenburg, et à leurs stratégies argumentatives. Le prisme stoïcien permet à l’auteur d’élaborer une excellente étude comparative entre les positions de Boyle (« interlocuteur secret » de la correspondance), de Leibniz et de Spinoza, qui rend claires les différentes options retenues dans l’articulation entre Dieu et l’ordre du monde : pour Boyle, le vouloir de Dieu peut détruire à tout moment l’ordre du monde ; pour Leibniz, l’un ne coïncide pas avec l’autre, mais parce que cet ordre est le meilleur possible, Dieu ne peut le détruire ; pour Spinoza enfin, Dieu coïncide avec la définition stoïcienne du fatum, associant liberté et nécessité.
L’édition des textes qui suivent cette étude fournit avec toute la rigueur scientifique souhaitable les éléments (datation, leçons, sources) pour aborder les problèmes textuels, tant de l’échange Spinoza-Oldenburg que des notes prises par Leibniz. La traduction explicite, de manière éclairante, certains termes de dogmatique (à propos du Christ, satisfactio est traduit par « sacrificio per la remissione dei nostri peccati », p.153) mais peut, à l’occasion, introduire des ajouts d’une nécessité moins criante (revoluta manu devient « dura mano fatale », p. 161). Proietti démontre de manière convaincante que les lettres numérotées LXI et LXII par Gebhardt sont inversées : en réalité, Oldenburg demande (LXII) puis reçoit et commente (LXI) le manuscrit de l’Éthique. Quant aux notes de Leibniz, leur publication constitue à elle seule un événement dont les notes de l’éditeur permettent de mesurer l’importance.
Maxime Rovere
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